Théâtre national de Marseille «La Criée» – Direction Macha Makeïeff

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23 06/2020

A Marseille, le Théâtre de la Criée sur le pont cet été | Le Monde – 23-06-20

mardi 23 juin 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Ateliers consacrés à la scène, la musique ou la philosophie y sont organisés pour des jeunes en difficulté. 

Par  Fabienne Darge – Publié aujourd’hui à 08h30

Temps de Lecture 6 min.

Un atelier philosophie au Théâtre de la Criée, à Marseille, le 17 juin 2020. CLÉMENT VIAL

Sur le Vieux-Port, ce grand paquebot qu’est le Théâtre de la Criée a pris un nouveau départ. Fermée depuis le 17 mars, comme toutes les salles de spectacle de France, l’institution a rouvert ses portes le 8 juin, et pour tout l’été. Avec un public particulier, composé de toute la palette, riche et variée, de la jeunesse défavorisée de la cité phocéenne.

Macha Makeïeff, capitaine du navire depuis 2011, n’a pas attendu les recommandations du président de la République, dans son intervention du 6 mai, pour lancer ce vaste projet intitulé « Rêvons au théâtre », inédit pour un Centre dramatique national. L’été, les institutions théâtrales françaises sont systématiquement fermées. Y compris dans cette ville où une majorité de jeunes ne part pas en vacances. « Quand le confinement a été établi, je me suis trouvée face à un énorme déficit de sens, raconte-t-elle. Je ne voyais pas comment cet outil magnifique, avec ses équipes, pouvait rester vide pendant des mois. J’avais déjà décidé que la saison 2020-2021 de La Criée serait différente, axée sur la transmission, l’ouverture et l’itinérance. Je me suis dit : autant commencer tout de suite ».

La directrice de la Criée a fait ses fonds de tiroirs, réuni les économies réalisées sur les frais de fonctionnement en raison du confinement, battu le rappel de quelques mécènes, et mobilisé ses équipes, hyper partantes pour cette nouvelle aventure. Et elle a appelé quelques-unes de ces associations qui, dit-elle, « forment à Marseille un tissu grâce auquel la ville tient encore debout ».

Elle et son commando de choc, composé d’Hélène Courault, directrice adjointe des productions, et de Julie Nancy-Ayache, responsable des relations publiques, ont décidé de « coudre du sur-mesure » en fonction des publics. Ateliers théâtre, écriture, conte, musique, philo ou cuisine, tout est ajusté au plus près.

Macha Makeïeff, directrice de La Criée :« Ce que nous pouvons proposer, c’est un accès à la beauté, celle de la langue, notamment, et à la liberté de l’imaginaire »

« Les besoins ne sont pas les mêmes, selon que l’on s’adresse aux enfants des associations Môm’Sud ou Because U. Art, qui ont déjà une pratique artistique, aux jeunes de l’Ecole de la deuxième chance, qui se réinsèrent dans un parcours scolaire, aux petits Roms des squats de Marseille amenés par ATD Quart Monde, ou aux femmes dont s’occupe l’association Jane Pannier, majoritairement africaines, et qui ont vécu des parcours effroyables », soulignent les trois femmes.

Les artistes aux manettes

La ligne générale, elle, était claire : il fallait que les artistes soient aux manettes. « Il s’agit de rompre avec une certaine idée de l’animation socioculturelle, pose Macha Makeïeff avec douceur. Ici, c’est un lieu d’excellence où travaillent, à l’année, des artistes complets et généreux. Ce que nous pouvons proposer, c’est un accès à la beauté, celle de la langue, notamment, et à la liberté de l’imaginaire. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il n’y ait pas d’un côté les actions sociales et de l’autre le grand art, mais que tout cela se brode, se tisse ensemble, dans une grande proximité, en tirant le meilleur parti des injonctions sanitaires ».

 

La directrice de la Criée, metteuse en scène et plasticienne à l’univers poétique, a placé au cœur du dispositif la magie du théâtre et de son artisanat, de ses sortilèges. Ce matin-là de juin, comme beaucoup d’autres, la journée commence avec une proposition intitulée « Le spectacle du plateau » : où, pour une fois, ce sont les techniciens qui sont les stars, chargés de révéler les secrets des coulisses.

Devant une petite assemblée d’adolescentes venues de l’Ecole de la deuxième chance, le théâtre fait spectacle de lui-même. Le rideau rouge qui barre la scène s’effondre dans un grondement de tonnerre, une petite valise descend des cintres, tandis qu’un joli cochon rose traverse l’espace, et qu’un film en accéléré montre le montage du décor de Lewis versus Alice, la dernière création de Macha Makeïeff.

Un atelier dégustation au Théâtre de la Criée, à Marseille, le 17 juin 2020. CLÉMENT VIAL

Puis Yves Giacalone, le directeur technique du théâtre, qui a « commencé il y a quarante ans en déchargeant les camions », monte sur le plateau, et invite les jeunes filles à faire de même. Et il explique tout, toute la bricole du théâtre – comment le rideau en pongé de soie s’escamote du bord de scène grâce à un pédalier de vélo – et tout son langage, la face et le lointain, à Cour et à Jardin… Les adolescentes, ravies de manipuler les fils de la machinerie, en sortent avec le sourire aux lèvres, après avoir elles-mêmes tiré le rideau sur la scène.

Pendant ce temps, dans la petite salle du théâtre, des enfants pris en charge par l’association Because U. Art, venus du quartier Noailles – celui de la rue d’Aubagne où, en novembre 2018, deux immeubles vétustes se sont effondrés, provoquant la mort de huit personnes –, rejoignent l’atelier musique. La violoncelliste Marine Rodallec et l’accordéoniste Solange Baron les initient, en petits groupes, au maniement de leurs instruments respectifs, expliquent comment lire une partition, avant d’entamer une tarentelle endiablée. Deux petites filles entrent dans la danse, d’autres non, trop intimidées pour se lancer. « Vous êtes notre premier public depuis le confinement, confient les musiciennes, très émues. Jouer devant un public, c’est l’essence de notre métier ».

Les mêmes petites filles, âgées de 9 ans, avaient fait sensation trois jours avant pendant l’atelier philosophie, en remarquant que l’allégorie de la caverne de Platon avait beaucoup à voir avec le passage du confinement au déconfinement. L’atelier philo, justement, est vite devenu un « must » de Rêvons au théâtre, grâce à la jeune professeure qui l’anime, Valérie Dufayet.

Kant, Hegel et Jul

La voilà cette après-midi-là avec un groupe de jeunes venus eux aussi avec Because U. Art. « C’est quoi, la philosophie ? », demande-t-elle d’emblée à Abdul, Quentin, Emma, Djamal, Kevin et Amel, assis en rond autour d’elle en une moderne assemblée socratique. « C’est se poser des questions », répond l’une des jeunes femmes.

« J’ai pensé que c’était bien de partir des mythes, et notamment de ceux de Narcisse et des âmes sœurs, leur propose Valérie Dufayet. Vous faites des selfies ? » Trois ou quatre mains se lèvent. « Qu’est-ce qui fait qu’à un moment l’amour de soi ça s’emballe ? » A partir de là, en deux heures étourdissantes, la professeure va embrayer sur Kant, enchaîner sur Hegel, rebondir avec Bergson et Aristote, tout en relançant sans cesse la balle aux jeunes qu’elle a en face d’elle.

Au cœur du dispositif mis en place, la magie du théâtre et de son artisanat, de ses sortilèges

Même le rappeur Jul, idole de la jeunesse marseillaise dont les morceaux, ceux qui parlent du racisme ordinaire notamment, s’entendent à tous les coins de rues, en ces chaudes journées de juin, sera convoqué pour nourrir la réflexion de ces jeunes qui s’interrogent sur leur identité, l’acceptation de soi, l’adaptation à son milieu et à la société. Ce n’est plus un atelier philo, c’est une performance, où il sera aussi question des champignons qui, apprendra le jeune Abdul, « se murmurent entre eux », et des différents niveaux d’amour selon les Grecs, de la « porneia », ou l’amour comme consommation, à la « philia », ou l’amour de l’autre pour ce qu’il est.

 « Etymologiquement, exister, c’est sortir de soi », conclut Valérie Dufayet. En se déconfinant de certaines habitudes, le Théâtre de la Criée est peut-être en train d’inventer de nouveaux usages pour ces institutions théâtrales françaises, uniques au monde et infiniment précieuses, mais qu’il est urgent de repenser pour le monde qui vient. Tour en continuant à rêver, bien sûr.

Fabienne Darge ( envoyée spéciale à Marseille)

 

 

11 06/2020

franceinfoRadioFrance | entretien avecMacha Makeïeff, la directrice du théâtre La Criée à Marseille | 02_06_20

jeudi 11 juin 2020|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Déconfinement : la directrice de La Criée à Marseille refuse de « dénaturer le théâtre » en le transformant en « vaste dispensaire »

Macha Makeïeff préfère attendre septembre où les conditions devraient être plus favorables. En attendant, les répétitions reprennent et La Criée s’ouvre à la jeunesse marseillaise avec l’opération « Rêvons au théâtre ».

Macha Makeïeff, la directrice du théâtre La Criée à Marseille. (PIERRE ROBERT / MAXPPP)

Mis à jour le 02/06/2020 | 08:28
publié le 02/06/2020 | 08:28

Les théâtres peuvent rouvrir à partir de ce mardi 2 juin, avec port du masque obligatoire, sauf dans les zones orange où la réouverture est fixée au 22 juin. À Marseille, le théâtre national La Criée ne rouvrira sans doute pas au public avant septembre, a indiqué sur franceinfo sa directrice Macha Makeïeff. « Ce serait dénaturer le théâtre que de le transformer en vaste dispensaire, en infirmerie, avec un spectateur sur quatre et avec les préconisations actuelles. Il vaut mieux attendre et accueillir les artistes différemment », a-t-elle expliqué. La Criée propose donc à partir du 8 juin l’opération « Rêvons au théâtre », des « ateliers artistiques » à destination de la jeunesse de Marseille.

franceinfo : Chez vous, la réouverture n’est pas pour tout de suite, mais les répétitions, en tout cas, reprennent dès aujourd’hui ?

Macha Makeïeff : Oui, on commence les répétitions du Jeu des ombres de Novarina et Bellorini, et La Réponse des hommes de Tiphaine Raffier. La création est en marche. Les ateliers sont ouverts et tout avance. Et après, dans le théâtre, c’est autre chose, on ne va pas rouvrir les salles tout de suite. D’abord parce que ce serait dénaturer le théâtre que de le transformer en vaste dispensaire, en infirmerie, avec un spectateur sur quatre et avec les préconisations actuelles. Il vaut mieux attendre et accueillir les artistes différemment. C’est pour cela qu’on organise toute une série d’ateliers artistiques pour les enfants les plus démunis de Marseille, et puis aussi pour les adolescents, pour des primo-arrivants, avec l’École de la deuxième chance, avec ATD Quart Monde et quatre autres associations.

Vous préférez donc attendre encore plusieurs semaines pour pouvoir faire le plein dans vos théâtres plutôt que d’ouvrir au compte-gouttes avec un siège sur deux ou un siège sur trois ?

Oui, ce serait dénaturer le théâtre. Et puis surtout, il y a un équilibre financier à trouver. Je ne pourrais pas mettre plus de 160 personnes dans la grande salle. Donc c’est compliqué de faire ça, il y a un équilibre financier qui ne serait pas atteint. On a de très bons signaux du côté du ministère tous les 10 jours. Je pense que tout va s’assouplir, tout va rentrer dans l’ordre. Je pense qu’en septembre, on pourra, je le souhaite en tout cas, ouvrir comme d’habitude et sans dénaturer la relation entre les spectateurs. Mais en attendant, évidemment, il faut que le théâtre dans la cité soit ouvert et qu’on accueille les artistes et qu’on organise de la transmission artistique.

Cette émotion du théâtre vous manque-t-elle, justement ?

Oui, ça a été le moment dans le confinement qui a été extrêmement difficile, après la sidération. À l’heure de la représentation, le théâtre qui n’a pas lieu, on se demande où il va… C’est perdu. Donc, après ce temps-là, il a fallu commencer à imaginer autre chose.

Il y a un partage de l’imaginaire à mettre en place. Le confinement m’a permis d’imaginer et de solliciter mes équipes, très compétentes et très enthousiastes, pour mettre au point ce ‘Rêvons au théâtre’ afin d’accueillir les enfants et les artistes d’une autre façon.Macha Makeïeff, directrice du théâtre La Criée à Marseilleà franceinfo

14 01/2019

Le Trissotin pas triste de Macha Makeieff| Le Monde | 14-01-2019

lundi 14 janvier 2019|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

Théâtre : le « Trissotin » pas triste de Macha Makeïeff

La directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, transporte le fat de Molière dans l’univers de Jacques Tati.

Par Fabienne Darge Publié aujourd’hui à 10h21

Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff.
Marie-Armelle Deguy dans « Trissotin ou Les Femmes savantes », de Molière, mis en scène par Macha Makeïeff. LOLL WILLEMS

Molière est drôle, mais, avec Macha Makeïeff, Molière est pop, aussi : il s’invite chez Jacques Tati, et c’est formidable. Avec ce Trissotin ou Les Femmes savantes, la directrice du Théâtre de la Criée, à Marseille, offre un spectacle totalement réussi, dont le succès ne se dément pas depuis sa création en 2015. Du coup, Trissotin, après être allé se faire voir en Chine pendant un mois, revient égayer les beaux soirs de Marseille en cette rentrée de janvier, avant de partir s’installer à Paris, à La Scala, au printemps.

Le talent visuel et plastique de Macha Makeïeff est ici particulièrement éclatant, de même que son sens du burlesque, mais ils s’accompagnent d’une lecture de la pièce on ne peut plus fine et pertinente. L’avant-dernière comédie de Molière, signée par l’auteur en 1672, est souvent considérée comme misogyne et a longtemps été montée comme telle, en moquant, parfois de manière grossière, le désir de savoir et d’émancipation de ses héroïnes.

Un désir féminin illimité

La vision de Macha Makeïeff est plus subtile, qui n’est pas non plus une version bêtement féministe qui inverserait purement et simplement les termes du propos. En relisant avec attention la pièce – qui est bien une des plus grandes comédies en vers de Molière, et pas une simple farce –, en la transposant à la charnière des années 1960 et 1970, elle en extrait un point de vue passionnant : celui de la fragilité et de la désorientation des hommes face à un désir féminin illimité – désir de savoir, de liberté, de pouvoir, de réalisation de soi. Celui de la fragilité et de la désorientation des femmes, que l’ivresse du savoir et du pouvoir peut couper de l’amour et du sens commun.

Ce qui est beau ici, c’est la manière dont le talent formel de Macha Makeïeff et son propos se nouent indissolublement. Ce n’est pas seulement que son décor sixties et coloré, à la Tati, soit superbe, travaillé jusqu’au moindre accessoire signifiant et décalé. C’est surtout qu’en faisant du foyer du bon bourgeois Chrysale et de sa femme, Philaminte, une maison hallucinée, le tableau d’une famille qui part en vrille, elle peut déployer comme jamais auparavant une écriture scénique où les corps, le rythme, les objets, les couleurs, les costumes, en disent autant que les mots.

Chanteur pop aux cheveux longs, son Trissotin est une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust

Rien ne va plus, donc, dans la maison de Chrysale. Une maison que Philaminte, Armande, sa fille aînée, et Bélise, sa belle-sœur, ont transformée peu à peu en laboratoire et en cabinet de curiosités. Une maison sur laquelle règne désormais ce Trissotin qui est un Tartuffe au petit pied, poète raté qui jette de la poudre aux yeux des femmes de la maison.

Macha Makeïeff s’est bien amusée avec ce personnage, dont elle fait un chanteur pop aux cheveux longs, en tunique de mousseline rose et talons hauts, une créature à la croisée de Conchita Wurst, de Prince et de Ziggy Stardust. Sa mise en scène pétille d’ailleurs d’une quantité de petits gags fins et légers, qui participent au plaisir que procure le spectacle, à l’image de celui qui voit Bélise entrer en transe à l’issue d’une expérience chimique qui libère une substance séminale blanche et mousseuse.

Interprètes hors pair

A ce théâtre-là, qui requiert une précision du corps comme du maniement de l’alexandrin moliérien, il faut des interprètes hors pair. Ils le sont, les premiers rôles en tête. Vincent Winterhalter (Chrysale) n’a pas son pareil pour traduire physiquement le désarroi, la perte de repères de son personnage. Marie-Armelle Deguy est éblouissante en Philaminte en combinaison de velours violet, Vanessa Fonte merveilleuse en Henriette, la deuxième fille du couple, celle qui veut se marier juste par opposition à sa mère.

Hommes et femmes sont ici renvoyés dos à dos, dans leur aveuglement mutuel – l’aveuglement qui est bien le grand sujet de Molière. Mais jamais ces femmes savantes ne sont montrées comme des précieuses ridicules. Molière, qui vivait avec des comédiennes écoute leur désir irrépressible de savoir et de liberté, et ce que la répression de ce désir produit. « Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes,/De cette indigne classe où nous rangent les hommes,/De borner nos talents à des futilités,/Et nous fermer la porte aux sublimes clartés », résume Philaminte. Inutile de dire que la leçon ne vaut pas que pour le XVIIe siècle ou les années 1960.

Trissotin ou Les Femmes savantes, de Molière. Mise en scène : Macha Makeïeff. Théâtre de la Criée, 30, quai de Rive- Neuve, Marseille. Tél. : 04-91-54-70-54. Jusqu’au 20 janvier.
Fabienne Darge (Marseille, envoyée spéciale)

9 01/2018

Podcast : Amandine Maillot invitée de Tewfik Hakem | France Culture

mardi 9 janvier 2018|Catégories: Art & Patrimoine|Mots-clés: , , |

Entretien avec l’artiste plasticienne Amandine Maillot qui présente une exposition sur le temps intérieur au travers d’objets du quotidien qu’elle trouve et met en scène.


Amandine Maillot, artiste plasticienne, pour Scène intérieure à la Criée Théâtre national de Marseille du 9 janvier au 23 février 2018.


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Amandine Maillot, « Métamorphose », © Jean Sylvain Marchessou


L’artiste Amandine Maillot met au cœur de sa pratique des meubles anciens, de la vaisselle, des objets familiers qui vieillissent avec nous, souvent nous survivent et fixent nos mémoires comme autant de traces de nous dans l’histoire.

L’exposition Scène intérieure mêle l’installation, la vidéo, le dessin, fait l’état des lieux du travail du temps, parle de l’intime et invite à l’introspection, montrant que chaque objet peut devenir un foyer émotionnel, ils sont pour l’artiste des présences, des êtres animés qui « absorbent nos histoires au sein de la maison ».

À travers les objets, j’évoque en creux le corps… Je parle de notre propre présence dans des scènes de la vie quotidienne, un repas, un vieux fauteuil où le grand-père s’asseyait chaque jour et comment, à travers le temps, ces objets conservent nos mémoires…

Je me questionne beaucoup sur la question de l’héritage familial et la transmission, je suis attentive à la manière dont on s’imprègne de tout ce qui nous environne et dont tout ça se retraduit dans un quotidien. Les scènes que je représente sont le moment de la prise de conscience où on fait l’état des lieux de nos paysages intérieurs grinçants…



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Amandine Maillot, « Ombilic », © Jean Sylvain Marchessou



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Amandine Maillot, « Miroir Miroir 2.1 », © Jean Sylvain Marchessou



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Amandine Maillot, « Portraits hors cadre », © Jean Sylvain Marchessou

Source: France Culture

23 10/2017

La Fuite ! | Journal La Terrasse

lundi 23 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

La directrice du Théâtre national de Marseille revient sur son histoire familiale à travers une pièce de Mikhaïl Boulgakov relatant l’exil des Russes blancs au début des années 1920. C’est La Fuite !, une grande fresque théâtrale qui déploie tous les charmes poétiques des rêves.

Une petite fille est là, au sein d’une chambre, à l’avant-scène. Près d’un lit. Dans une forme de pénombre. De beau clair-obscur onirique. Il s’agit bien là d’un rêve. Le rêve d’une metteure en scène, Macha Makeïeff, qui avant de se lancer dans l’œuvre de Boulgakov (1891-1940), se revoit enfant, auprès de sa grand-mère, en train d’écouter les récits exaltants et dangereux qu’elle lui racontait, des années après avoir dû quitter la Russie et s’installer en France. Ce sont de tels récits – d’exil, de paradis perdus, d’ailleurs incertains, de destins à reconstruire… – qui composent les huit songes de La Fuite !. Dans cette comédie fantastique, l’auteur du Maître et Marguerite revient sur l’exode des Russes blancs, au début des années 1920, à la suite de la prise de pouvoir bolchévique. Il nous entraîne dans les pérégrinations d’une société bigarrée : des femmes et des hommes en perte de repères tentant de survivre au sein d’un monde en pleine débâcle.

De Sébastopol à Paris, en passant par Constantinople

Dans la représentation que signe Macha Makeïeff, ce monde nous apparaît à travers tous les accents de son excentricité, de sa drôlerie, de sa mélancolie. Comme à l’intérieur d’un vaste rêve, les lieux se succèdent et le temps s’éfaufile. Les personnages vivent avec démesure. D’un pays à l’autre, ils s’opposent, s’aiment, se perdent, livrent le combat de l’existence. Ils sont une trentaine, incarnés par une troupe d’interprètes absolument remarquables : Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Vincent Winterhalter, Thomas Morris, Geoffroy Rondeau, Alain Fromager, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte, Samuel Glaumé, Karyll Elgrichi, Emilie Pictet. C’est toute la matière de cette course folle qui nous touche par leur biais. Et par le biais des tableaux d’une grande beauté composés par la directrice du Théâtre de La Criée (les lumières sont de Jean Bellorini, la création sonore est de Sébastien Trouvé). Entre fulgurances esthétiques et densité d’un jeu d’acteurs très corporel, Macha Makeïeff trouve ici un parfait équilibre. Elle nous suspend au fil de son enfance et nous plonge dans un rêve de théâtre profondément personnel.

Manuel Piolat Soleymat

Source: Journal La Terrasse

19 10/2017

« La Fuite ! » : le rêve noir de Bougalkov et Makeïeff | Les Echos Week-end

jeudi 19 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Défait, l’état-major russe blanc prépare sa « fuite ». © Pascal Victor/ArtComPress

Créée à La Criée, à Marseille, « La Fuite ! », comédie fantastique en huit songes de Mikhaïl Boulgakov, est promise à une longue tournée. Macha Makeïeff en a fait une belle fugue onirique et burlesque, portée par des comédiens habités.

« La Fuite ! » est sans doute le spectacle le plus ambitieux de Macha Makeïeff. D’abord parce que la pièce de Mikhaïl Boulgakov est un monstre, une épopée de plus de trois heures qui retrace en huit « songes » et 22 personnages le (mauvais) trip des Russes blancs prenant le large après leur défaite face aux bolcheviques. Ensuite, parce qu’il s’agit du projet le plus personnel de la directrice de La Criée. Ces rêves grinçants, peuplés de « vaincus » écorchés vifs et fantasques (officiers psychopathes ou en perdition, femmes bafouées, artistes de foire, idéalistes en mal d’idéal) lui rappellent étrangement les « cauchemars éveillés » de sa grand-mère, recluse avec son mari dans leur sombre appartement lyonnais après un périple comparable.

Avant d’enclencher la machine à rêves, Macha Makeïeff raconte son histoire en voix off et se met elle-même en scène, enfant. On retrouvera la petite Macha, dans un halo de lumière à la fin de ce fantastique voyage qui nous aura conduits à un train d’enfer de Tauride, en Crimée, puis de Constantinople et Paris, à l’aube des années 1920. La metteuse en scène s’approprie ainsi totalement, intimement, l’oeuvre censurée (comme tant d’autres) par Staline. « La Fuite ! » n’est pourtant pas une quelconque tentative de réhabilitation de la Russie tsariste et de ses partisans, juste une mise en abîme ironique et désespérée de la folie des hommes, de l’absurdité de la guerre civile et de la douleur de l’exil.

DÉCOR ÉBLOUISSANT

Macha Makeïeff, aidée d’une belle troupe de comédiens habités (Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Karyll Elgrichi, Alain Fromager, Vincent Winterhalter, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte…) orchestre une grande « fugue » onirique et burlesque, truffée d’images puissantes et de points de suspension mélancoliques. Le grand décor amovible (gare, bureau du renseignement, fête foraine, appartement parisien…) et les costumes variés, signés de la metteuse en scène, sont éblouissants. De même que les lumières bigarrées imaginées par Jean Bellorini, directeur du TGP (le cousinage artistique entre la femme et l’homme de théâtre se confirme ici avec brio).

On n’oubliera pas non plus le fin regard complice d’Angelin Preljocaj porté sur les chorégraphies. Car on danse, on joue de la musique (accordéons, cuivres…) et on chante dans cette « Fuite ! » marseillaise. Le rêve noir de Bougalkov est magnifié par tous les arts. Macha Makeïeff a réussi son pari, en portant à son acmé une forme de théâtre satirique, onirique et flamboyant. Bougalkov, pour rire, pour pleurer… et pour rêver.

Philippe Chevilley

LA FUITE ! de Mikhaïl Boulgakov
Macha Makeïeff, à Marseille Théâtre de La Criée (04 91 54 70 54). Jusqu’au 20 oct. Puis tournée : Nice (7 au 9 nov.), Tarbes (14-15 nov), Corbeil-Essonnes (21 nov.), TGP Saint-Denis (29 nov.-16 Déc.), Toulon Théâtre Liberté (21-22 déc.), Lyon – Célestins (9-13 janv.) Angers Le Quai (19-20 janv.)

Source: Les Echos

9 10/2017

La Fuite de Boulgakov ressuscitée par Macha Makeïeff | Sceneweb

lundi 9 octobre 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


© photo Pascal Victor/ArtComPress

S’il y a un spectacle qui va marquer la carrière de Macha Makeïeff, c’est bien celui-là. La directrice de La Criée à Marseille fait redécouvrir une pièce oubliée de Boulgakov sur l’exil des russes blancs en 1920. Une pièce de troupe entre la farce et le drame

Les grands-parents de Macha Makeïeff, des russes blancs, ont fui les bolcheviks en 1920 et se sont installés en France. Elle le raconte brièvement au début du spectacle en voix off. La pièce de Boulgakov c’est un peu l’histoire de sa famille déracinée. C’est aussi celle de centaines de milliers d’exilés sur la planète fuyant les régimes autoritaires et les guerres de toutes sortes. Le sort des réfugiés est une matière théâtrale très présente sur les plateaux ; les auteurs contemporains et les metteurs en scène se lancent à corps perdu dans cette thématique. Boulgakov avait déjà tout dit dans cette pièce méconnue et rarement montée en France (il y a eu une adaptation d’Antoine Vitez en 1970 dans une mise en scène de Pierre Debauche aux Amandiers à Nanterre).

Le déshonneur ressenti par les exilés, la perte de leur dignité, la clandestinité et la traversée de la Méditerranée pour rejoindre Marseille : il n’a rien à enlever dans l’écriture de Boulgakov. C’est comme si la pièce avait été écrite aujourd’hui. Il y a une vraie signification pour Macha Makeïeff de créer cette pièce à la Criée en 2017.

La Fuite est une grande fresque dramatique et farcesque découpée en huit songes. Du haut de son atelier qui domine le Vieux-Port, Macha Makeïeff a imaginé un théâtre forain composé d’assemblages d’objets récupérés ou fabriqués pour l’occasion. Jean Bellorini a conçu des lumières exceptionnelles qui illuminent une structure métallique mouvante. On passe du rêve au cauchemar, d’un quai de gare à une église, de Constantinople à Paris. C’est une traversée totalement enivrante, dans une forme qui épouse la tradition du théâtre de tréteaux, en évitant son côté poussiéreux.

La troupe géniale de comédiens interprète une trentaine de personnages qui se croisent dans un ballet frénétique orchestré avec la complicité du voisin Angelin Preljocaj. On retrouve avec un grand bonheur Alain Fromager, formidable ex-ministre du commerce Korzoukine, aérien et léger. Geoffroy Rondeau (génial Trissotin en 2015) campe un général Khloudov inquiétant et trouble, véritable chacal ombrageux. Kallyll Elgrichi est ahurissante dans le rôle du Général Wrangel. Bref, ils sont tous talentueux. On sent une belle énergie et une belle fusion sur le plateau pour incarner cette satire sociale et politique dénonçant la folie de la guerre et les oppressions en tous genres.

Stéphane CAPRON – www.sceneweb.fr

La Fuite !
De Mikhaïl Boulgakov (1891 – 1940)

Adaptation, mise en scène, décor, costumes Macha Makeïeff

Lumières Jean Bellorini
Collaboration Angelin Preljocaj
Avec
Pascal Reneric, Vanessa Fonte, Vincent Winterhalter, Thomas Morris, Geoffroy Rondeau, Alain Fromager, Pierre Hancisse, Arthur Deschamps, Sylvain Levitte, Karyll Elgrichi, Emilie Pictet… et une petite fille.
Conseillère à la langue russe Sophie Bénech Création sonore Sébastien Trouvé Coiffure et maquillage Cécile Kretschmar Assistante à la mise en scène Gaëlle Hermant Assistant lumières Olivier Tisseyre Assistante aux costumes et Atelier Claudine Crauland Assistante à la scénographie et aux accessoires Margot Clavières Intervenante en scénographie Clémence Bezat Régie générale André Neri Iconographe et vidéo Guillaume Cassar Régisseurs plateau Ruddy Denon, Julien Ynesta Fabrication du décor Ateliers du TNP Villeurbanne, stagiaires Pavillon Bosio (Monaco)

Production La Criée – Théâtre national de Marseille
Coproduction Théâtre Gérard Philipe – Centre dramatique national de Saint-Denis
Durée: 3h20 avec entracte

La Criée – Théâtre national de Marseille
Du 6 au 20 octobre 2017
Théâtre National de Nice > 7 au 9 novembre 2017
Le Parvis – Scène Nationale Tarbes Pyrénnées > 14 et 15 novembre 2017
Espace Jean Legendre à Compiègne > 21 novembre 2017
Théâtre Gérard Philippe – Centre dramatique national de Saint-Denis > 29 novembre au 17 décembre 2017
Théâtre Liberté – Scène Nationale de Toulon > 21 et 22 décembre 2017
Théâtre Les Célestins à Lyon > 9 au 13 janvier 2018
Théâtre du Beauvaisis > 5 et 6 avril 2017
Le Quai, Centre dramatique national d’Angers > 19 et 20 janvier 2018

Source: Sceneweb

8 03/2017

L’aventure ethnologique sur un plateau | Libération

mercredi 8 mars 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Faire de la scène un nouveau «terrain» d’expérience comme l’est celui de l’ethnologue à chaque immersion : c’est cette envie qui a nourri la rencontre entre Macha Makeïeff, auteure et metteuse en scène, directrice du théâtre de La Criée à Marseille, et Philippe Geslin, ethnologue fondateur de l’anthropotechnologie, qui partage le quotidien de certains peuples depuis plus de vingt ans. Cette «longue conversation» a donné naissance à une conférence spectacle déclinée en trois volets d’après trois terrains de prédilection de Philippe Geslin : les Inuits du Groënland, les Soussou de Guinée et les Massaï du Kenya et de Tanzanie.

«Nous sommes partis de ses carnets et leur avons accolé le rythme de la dramaturgie, explique Macha Makeïeff. L’ethnologue produit un discours scientifique très habité, au-delà du savoir purement intellectuel.» D’où l’évidence de faire monter sur les planches Philippe Geslin pour jouer les textes.

Un plateau «rond comme une planète», avec un écran en toile de fond qui fait défiler des photos du chercheur, des documents d’archives, mais aussi des images «de fiction et de fantaisie» : la scénographie dépouillée vise bien à «montrer le corps de celui qui va là-bas», explique Macha Makeïeff, afin de rendre accessible au plus grand nombre «l’émotion première» ressentie face à ces «sociétés raffinées extrêmement résistantes». «C’est un voyage d’une heure très sonore et très visuel, une déambulation que l’on ressent plus qu’on ne la comprend», suggère l’auteure. Tel un éloge impressionniste de l’ailleurs.

Création théâtrale «les Ames offensées», de Macha Makeïeff et Philippe Geslin, en trois volets, (samedi 11 et dimanche 12 mars)

Maïté Darnault

Source : Libération

8 04/2016

Et Eva Doumbia créa l’épopée afropéenne ! | Le Point Afrique

vendredi 8 avril 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Éva Doumbia, metteur en scène franco-ivoirienne, présente la pièce La Traversée © DR

Spectacle en trois volets, « La Traversée » d’Eva Doumbia est une plongée littéraire et musicale dans un passé encore douloureux. Celui de la traite.

Source : Théâtre : et Eva Doumbia créa l’épopée afropéenne ! | Le Point Afrique

Le Point Afrique – Publié le – Modifié le Par

Des femmes noires, au carrefour de plusieurs cultures. Des cris de révolte. De la musique et de la poésie. Dans La Traversée, présenté à Marseille au théâtre de la Criée du 29 mars au 2 avril 2016, on retrouve tous les ingrédients du théâtre d’Eva Doumbia. Ses obsessions et son esthétique hybride, qu’elle déploie sur les scènes françaises depuis une vingtaine d’années. Son goût pour la démesure aussi, son spectacle en trois parties d’une heure chacune réunissant pas moins de huit comédiens et quatre musiciens. Après avoir exploré les failles des afrodescendantes d’aujourd’hui, la metteuse en scène franco-ivoirienne se penche sur une histoire dont elle se sent l’héritière. Celle de la traite.

Trilogie de blessures intimes

Aborder la grande histoire n’est pas pour Eva Doumbia une raison de mettre entre parenthèses son exploration de l’intime. Au contraire. Comme les errements sentimentaux des jeunes protagonistes d’Afropéennes, adaptation du roman éponyme de Léonora Miano, les douleurs liées à l’esclavage sont dans La Traversée articulées autour de parcours individuels tantôt réels, tantôt fictifs. Celui de la romancière guadeloupéenne Maryse Condé pour commencer, et de deux personnages de Ségou (1984), sa saga africaine en deux tomes. Insulaires fait ensuite entendre les voix de protagonistes d‘Humus (2006) de la Martiniquaise Fabienne Kanor et de Petite Île (1988) de l’Antiguaise Jamaica Kincaid. La Petite Chambre de Fabienne Kanor clôt le voyage avec un dialogue entre une jeune Antillaise de France née au Havre et un Africain sans papiers. Sur un plateau occupé côté jardin par un bureau et une bibliothèque, côté cour par une petite scène où sont installés les musiciens, La Traversée oscille entre blessures passées et présentes. Entre Afrique et Europe, à l’image des Afropéennes de Léonora Miano.

 © La part du pauvre cie
« La petite chambre » de Fabienne Kanor © La part du pauvre cie

D’un « je » à l’autre, le spectacle déploie dans un espace-temps indéterminé une poétique de la cicatrice et de la fracture. Où le « moi » qui se cherche est le lieu d’une révolution. Le point de départ d’une réinvention du collectif. De la société française en l’occurrence, dont Eva Doumbia déplore d’amnésie. « L’histoire de la colonisation et de la traite sont méconnues. Il y a une sorte de black out autour de ces périodes, alors que la France s’est construite à partir d’elles, et qu’elle en tire une grande partie de sa richesse actuelle », dit-elle. L’intime de La Traversée s’oppose ainsi au « je », souvent narcissique du théâtre français. Loin de se cantonner au fond de cale dont ils sont issus ou auquel ils reviennent régulièrement, les récits mis en scène par Eva Doumbia embrassent le monde. De l’entre-deux qui les fonde, ils posent les bases d’un métissage créatif.

Le goût du composite

Issus d’horizons et de formations divers, les comédiens et musiciens de La Traversée sont les piliers de l’esthétique hybride d’Eva Doumbia. Avec leurs accents variés et leurs corps forgés par la danse, le jeu ou la musique, ils incarnent sur le plateau ce que la metteuse en scène souhaite voir advenir dans la vie. Une société où chacun serait accepté tel qu’il est. Avec sa couleur, sa culture et ses idées. Avec le passé peu glorieux dont il est la trace. Entre jazz nostalgique et rock débridé, les morceaux composés par Lionel Elian et interprétés par les quatre musiciens font écho à cette diversité de la distribution. De même pour les nombreuses vidéos à teneur documentaire – archives et interviews réalisées par Sarah Bouyain –, qui créent une distance bienvenue par rapport aux récits principaux.

Interrompue par des chants et des images, la parole tragique de la mère qui dans Humus dit la perte de son enfant lors de son entrée dans le navire négrier échappe au pathos. Férocement critique contre le colon d’Antigua, celle de Petite Île est mise à distance. Transformée en numéro de cabaret par une comédienne habillée de plumes multicolores, qui dit en dansant les malheurs de son île où « les gens parlent de l’esclavage comme s’il s’était agi d’un grand spectacle, d’une suite de tableaux pleins de grands vaisseaux voguant sur une mer bleue ». L’équilibre de La Traversée tient à un fil. Un peu moins d’énergie dans la caricature, un peu plus d’insistance dans les passages les plus pédagogiques, et on entre dans la didactique. On frôle le spectacle militant. Eva Doumbia assume ce risque. Il est le prix à payer pour éviter aussi bien le consensuel que l’ambigu.

 © La vie sans fards cie
« Astrid Bayiha joue Maryse Condé dans « La vie sans fard ». © La vie sans fards cie

Un théâtre populaire contre l’entre-soi

« Je tiens à ce que tout ce qui se dit dans mes pièces soit parfaitement intelligible. D’où les vidéos qui ponctuent La Traversée et les nombreuses incises contextuelles réalisées par les comédiennes. » Chez Eva Doumbia, le message préside à l’esthétique. Elle ne cite pas Sékou Touré sans une vidéo explicative ni n’évoque l’islamisation dans le Mali du XVIIIe siècle sans interventions de spécialistes de la question. En ce sens, la metteuse en scène prône un théâtre populaire, où chacun peut trouver les clés de compréhension qui lui manquent. « Je veux croire que le théâtre peut changer les choses. Pour cela, il doit être accessible, et surtout représentatif de la société dans laquelle il s’inscrit. »

Fatiguée d’une scène française où les afrodescendants et autres représentants de la « diversité » n’ont pas leur place, Eva Doumbia n’hésite pas à reprendre à son compte l’impératif formulé un jour par un ami : « Il faut coloniser les théâtres nationaux, investir différemment la pensée. » Autrement dit, il faut « décoloniser les arts », nom d’un collectif formé en mars 2015 par une quinzaine d’artistes et responsables de lieux culturels. Parmi lesquels Eva Doumbia. « De nombreux artistes afrodescendants créent en France, mais ils sont maintenus dans une quasi-invisibilité par une profession qui cultive l’entre-soi. Tout comme Maryse Condé, malgré l’ampleur et la qualité de son œuvre, n’a jamais été reconnue à sa juste valeur. Ça ne peut plus durer. » Pour qui veut prolonger la traversée, en attendant les prochaines dates du spectacle d’Eva Doumbia, la première réunion publique du collectif aura lieu le 23 avril au théâtre national de Chaillot.

* La Traversée, trois pièces mises en scène par Eva Doumbia. Tournée en construction.

16 02/2016

Immersion au Théâtre de La Criée | Les Echos

mardi 16 février 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

Source : Lesechos.fr