Théâtre National Populaire de Villeurbanne – Direction Christian Schiaretti

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17 03/2021

Christian Schiaretti, l’élégance du théâtre populaire, sur France Culture | Le Monde 17-03-21

mercredi 17 mars 2021|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: |

 

Dans un passionnant « A voix nue », l’ancien directeur du TNP de Villeurbanne revient sur son parcours, ses engagements, ses doutes et ses croyances.

Par Emilie Grangeray 

Publié aujourd’hui à 14h00
FRANCE CULTURE – À LA DEMANDE – ÉMISSION

C’est très probablement l’un des « A voix nue » les plus riches et les plus stimulants intellectuellement qu’il nous ait été donné d’écouter dernièrement. « Je nais sans douleur au monde », dit Christian Schiaretti dans l’épisode 1. Pour le metteur en scène qui fut, de 2002 à 2020, le directeur du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne et pour lequel le texte, les mots sont premiers, il faut entendre la phrase d’abord au sens littéral. Sa mère, ouvrière et communiste, a choisi, « dans un acte militant et féminin », la « clinique des métallos », l’une des premières à proposer l’accouchement sans douleur. Nous sommes à Paris, dans un 12e encore populaire en 1955.

Lire l’entretien avec Christian Schiaretti (en novembre 2011) : « Le théâtre populaire est d’abord un projet artistique » bac en poche – le grand-père en pleure de fierté et de soulagement : « Un qui s’en est sorti » –, Christian Schiaretti s’inscrit en philosophie dans la sérieuse et conservatrice Sorbonne, et à Vincennes la révolutionnaire (épisode 2). Trouve un boulot de coursier au Festival d’automne, où il assiste aux premières de spectacles de Bob Wilson et de Tadeusz Kantor  Au conservatoire supérieur d’art dramatique, il apprend auprès de Claude Régy, Jacques Lassalle, Antoine Vitez. Monte, en 1983, un texte de Philippe Minyana avec la comédienne Agathe Alexis, dans un petit théâtre baptisé L’Atalante.

« Un interprète, pas un créateur »

Dès lors, il est et sera au service des textes : « Je suis un interprète, pas un créateur. Je considère que l’effacement est utile dans la réalisation collective de l’acte théâtral. » Et dans une pratique populaire et décentralisée. D’abord en tant que directeur du Centre dramatique national de Reims (qu’il rebaptise Comédie de Reims) de 1991 à 2001, puis, de 2002 à 2020, du TNP de Villeurbanne, où il succède à Jean Vilar, Patrice Chéreau, Georges Lavaudant, Roger Planchon (épisode 4). Pour lui, la question n’est pas d’aller au théâtre, mais d’avoir le droit d’y aller. En proie à ses propres contradictions de transfuge de classe (et donc de traître, de « lâche qui a réussi »), il est conscient « d’un écart qu’il n’est peut-être pas possible de résoudre entre la nécessité de l’éducation populaire et la jouissance d’une excellence proclamée ».

Dans ce théâtre où il mettra en scène Paul Claudel, Joseph Delteil, Michel Vinaver, Florence Delay et Jacques Roubaud, et qu’il voudra être une maison pour les comédiens (qui peuvent y travailler à l’année), il tient à ouvrir une brasserie avec des chefs étoilés à 15 euros le repas – un acte qu’il qualifie de « fondamental », la tentative qui fut au fond toujours la sienne de « démocratiser par l’élégance et non pas par l’aisance. Je crois qu’on crève de l’aisance ». Et c’est ainsi que se termine le dernier épisode de ce passionnant « A voix nue », enregistré chez lui, à Lyon, en début d’année, après avoir passé la main à Jean Bellorini.

A voix nue : Christian Schiaretti, gloires et contradictions du théâtre populaire », une série d’entretiens proposée par Lucile Commeaux, réalisée par Franck Lilin (Fr., 2021, 5 x 30 min).
Disponible sur www.franceculture.com et sur l’application mobile de radio france. 
17 03/2021

Christian Schiaretti « A voix nue » France culture | 5 épisodes du 8 au 12 mars 2021

mercredi 17 mars 2021|Catégories: Audiovisuel, Spectacle Vivant|Mots-clés: |

LE 12/03/2021

Épisode 5 :

Diriger le théâtre national Populaire: avec le pouvoir, la responsabilité

 À VOIX NUE par Lucile Commeaux

L’épiphanie poétique

Il impose en 2002 son goût pour le répertoire, ses incertitudes aussi, sur la réalité économique et esthétique d’un théâtre populaire. Christian Schiaretti y mène une politique d’ouverture, manifeste dans le choix des spectacles qui s’y donnent mais aussi dans les travaux qu’il entreprend.

Je pense que si le théâtre a quelque chose à dire au monde, il est dans le fond poétique et que dans ce fond poétique, il y a à douter fondamentalement de la qualité d’un mot, et de son véhicule sémantique. Le poète ne fait que cela, donc de ce point de vue là,  j’essaie de l’exprimer au ras du silence,  mais pas dans l’achèvement des distractions élégantes.

Démocratiser par l’élégance et non par l’aisance

Le théâtre de Villeurbanne est entièrement refait, la grande salle modernisée, un restaurant et une librairie ouvrent dans le bâtiment, et il s’en dit très fier. Il y monte de grands spectacles qui connaîtront un franc succès, notamment une adaptation d’Une Saison au Congo d’Aimé Césaire, écrivain dont il admire la prosodie.

C’est aussi pour lui un temps de réflexion sur le rôle de l’acteur, et son fonctionnement en troupe: il a voulu faire de Villeurbanne une maison pour les comédiens, où ils peuvent travailler à l’année.

Je démystifie le travail avec l’acteur, c’est à dire que son état ne m’intéresse pas, la psychologie ne m’intéresse pas. Une sorte de dérive vulgaire stanislavskienne qui supposerait qu’on soit dans des convulsions intérieures pour être au bord d’une improvisation psychologique épatante tous les soirs ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est la technicité prosodique, alors là j’ai besoin d’athlètes et à cet endroit là, évidemment, j’apprends autant de l’actrice que de l’acteur.

Christian Schiaretti a fait ses adieux au TNP de Villeurbanne en 2020, des adieux qui coïncident étonnamment avec la crise sanitaire, un ultime signe pour lui qui croit tant en eux.

Une série d’entretiens proposée par Lucile Commeaux. Réalisation : Franck Lilin. Prise de son : Georges Thô. Attachée de production : Daphné Abgrall. Coordination : Sandrine Treiner.

 

Bibliographie :

Christian Schiaretti Pour en finir avec les créateurs Atalande, 2014.Bibliographie

Liens

Pour aller plus loin sur le théâtre populaire

21 11/2018

La prison, paradoxale école de vie | Le Monde

mercredi 21 novembre 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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Réjane Bajard qui joue le personnage de Suzie Wong (dans la vidéo de Rohan Thomas) et Prune Beuchat qui joue le rôle de Goliarda Sapienza (sur le plateau). © Rémi Blasquez

A Villeurbanne, Louise Vignaud met en scène une adaptation inspirée de « L’Université de Rebibbia », de Goliarda ­Sapienza.

Une déflagration. Voilà ce que fut, en 2005, la sortie en France de L’Art de la joie (éd. Viviane Hamy), de Goliarda Sapienza. Le livre n’était pas seulement un chef-d’œuvre : il était de ceux qui changent une vie, et faisait connaître une écrivaine totalement inconnue, dont tous les éditeurs italiens avaient d’abord refusé les écrits. Peut-être parce que Goliarda Sapienza – disparue en 1996, à l’âge de 72 ans – était une de ces insoumises irréductibles qui ne se laissent enfermer dans aucun des rôles écrits pour les femmes.

Dans la foulée, on a découvert les autres livres de l’auteure sicilienne, tous empreints d’une force, d’une liberté et d’un lyrisme hors du commun. Parmi eux, L’Université de Rebibbia ­ (Attila, 2013), qu’adapte aujourd’hui au théâtre une jeune metteuse en scène qui commence à faire parler d’elle, Louise Vignaud. Artiste associée au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, où elle présente cette création, elle dirige aussi, à Lyon, le Théâtre des Clochards célestes, où elle mettra en scène, au printemps, Agatha, de Marguerite Duras.

La prison signifie pour Goliarda Sapienza une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues

A la fin des années 1970, Goliarda Sapienza, qui fut comédienne avec Luigi Comencini et collaboratrice de Luchino Visconti, traverse une crise. Elle vole, dans l’appartement d’une amie, des bijoux de prix, et se retrouve, pour quelques jours, incarcérée à la prison de Rebibbia, dans la banlieue de Rome. De cette expérience qui aurait pu être aliénante, Goliarda Sapienza tire un livre gorgé d’une énergie de vie exceptionnelle.

La prison signifie pour elle une véritable renaissance spirituelle, au contact de ses codétenues, marginales, droguées, filles liées au grand banditisme ou militantes radicales – l’Italie est alors engluée dans les « années de plomb », qui voient s’affronter la violence politique de l’extrême gauche et celle de l’extrême droite. Le titre original du livre, L’Université de Rebibbia, dit bien que pour Goliarda Sapienza la prison fut une école de liberté.

C’est cette énergie de vie qui éclate sur le plateau de la petite salle du TNP, grâce aux cinq actrices qui s’emparent de cette histoire : Prune Beuchat (qui donne à Goliarda sa dimension terrienne et charnelle), Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga, qui incarnent tous les autres personnages. C’est par la perception que Louise Vignaud fait ressentir l’univers carcéral, et notamment par le travail sur le son (signé par Clément Rousseaux) : son des multiples portails qui se ferment, son des pas qui claquent indéfiniment dans les longs couloirs vides, silencieux comme des tombeaux.

Phalanstère féminin

La scénographie, simple, efficace, non illustrative, permet à la metteuse en scène de dérouler une galerie de portraits de femmes. Qu’il s’agisse de celles qui sont – fortement – incarnées sur le plateau, ou de celles qui apparaissent en vidéo grâce au beau travail de Rohan Thomas. Celui-ci renforce la dimension intime et sensible de cette plongée dans ce phalanstère féminin où tout semble possible, la chute comme la réinvention de nouveaux modes de vie hors des normes imposées par la société.

Il y a quelque chose qui évoque l’univers de l’auteure-metteuse en scène sicilienne Emma Dante dans ce théâtre-là, qui travaille avec des corps non normés, criants de vérité, et une forme d’économie où le moindre signe claque et fait sens. C’est la belle réussite de ce spectacle, qui par ailleurs adapte intelligemment le récit de l’auteure italienne, que de tenir ensemble la dimension concrète et la dimension allégorique du texte. Et de jouer sur une forme de beauté brute, qui va bien à Goliarda Sapienza. Laquelle disait : « Qu’est-ce que la beauté, sinon de la cohérence ? »

Par Fabienne Darge (Villeurbanne (Rhône), envoyée spéciale)

Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia, de Goliarda Sapienza. Mise en scène : Louise Vignaud. Théâtre national populaire (TNP), 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Tél. : 04-78-03-30-00. Jusqu’au 30 novembre.

Source: Le Monde

16 03/2018

A Lyon, le festival En Acte(s) met l’actualité en pièces | Mediapart

vendredi 16 mars 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

et-apres
© Michel Cavalca

Le TNP abrite la quatrième édition de ce festival qui offre à dix auteurs accompagnés chacun par un metteur en scène de traiter d’un sujet d’actualité en respectant d’excitantes règles de jeu.

Jonas est allé là-bas, il est revenu, il a fait de la prison, et le voici de retour chez ses parents, assigné à résidence chez eux, par ordre de la justice peut-être, surtout par volonté parentale, pour ne pas effrayer les voisins du pavillon d’à côté, ne pas faire de vagues ; il y en a eu suffisamment comme cela lorsque la mère a écrit un livre sur son fils. Son mari lui en fait le reproche, il aurait voulu rester « invisible ». L’atmosphère est d’autant plus nerveuse qu’un attentat vient d’être commis dans le métro et puis un deuxième et puis il y a cinq tasses dans l’évier. Le frère, la sœur et les parents, ça fait quatre. Qui est venu boire un café à la maison avec Jonas alors que la sœur est censée garder son frère ? Jonas ne dit rien.

Dix pièces, dix auteurs

Jonas ne répond pas pas aux questions. La police, les juges lui en ont tellement posé, des questions, à son retour. Seule sa sœur essaie de le comprendre sans le questionner. Elle a essayé de faire les cinq prières par jour mais, pour elle, « ça passe pas, ça bloque ». Elle aide son frère à faire des trous dans le jardin, il fait des trous comme il en faisait là-bas.

Voilà, à gros traits, l’univers de Et après, une pièce de Marilyn Mattei. Cette ancienne élève de l’ENSATT en section écriture traite d’un sujet d’actualité délicat qui ne court pas les planches. Elle le fait avec un sens du dialogue, du rythme, un bel habillage narratif et une continuelle délicatesse dans une approche jamais frontale des personnages. Tout cela l’emmène loin, très loin d’une écriture platement naturaliste, écueil habituel pour ce type de sujet. Fort bien mise en scène par Julie Guichard, interprétée à la perfection par Olivier Borle (Le père), Sophie Engel (la mère), Noémie Rimbert (la sœur) et Arthur Vandepoel (le fils), cette pièce forte clôturait en beauté la deuxième semaine du festival En Acte(s) qui, pour sa quatrième édition, vient d’être accueilli au TNP de Villeurbanne. Un festival entièrement consacré aux écritures contemporaines.

A l’origine, la compagnie lyonnaise En Acte(s) et son animateur Maxime Mansion (sorti de l’ENSATT et acteur dans la troupe du TNP). Les éditions précédentes ont eu lieu dans d’autres théâtres lyonnais (Lavoir public, Clochards célestes). C’est un deal. Le festival commande une pièce à dix auteurs, quasi-novices ou expérimentés, qu’il choisit. L’auteur doit écrire sur un sujet d’actualité (au sens large) une pièce qui doit pouvoir être représentée en une heure avec au maximum cinq comédiens. L’auteur a deux à trois mois pour écrire le texte. Par ailleurs, dès le début du processus, il travaille en binôme avec un metteur en scène (choisi par le festival) qui accompagne tout le mouvement préparatoire et, ensuite, a dix à douze jours pour mettre la pièce en scène. En respectant d’autres consignes : pas de régie technique, les sources lumineuses ou sonores doivent provenir du plateau et être prises en charge par les comédiens. Enfin, le texte doit être su par les acteurs, mais un souffleur veille.

Cela ressemble en partie à la façon dont fonctionne le Théâtre de Poche à Genève depuis que Mathieu Bertholet en a pris la direction. Dans les deux cas, on évacue la simple lecture mais aussi la mise en espace qui a fait les belles heures de Théâtre Ouvert de Lucien et Micheline Attoun, une forme qui a montré ses limites et s’est banalisée au fil du temps. Chaque pièce est présentée trois fois sur un plateau en bois commun à tous que chaque équipe aménage de façon sommaire. Il y a là un côté théâtre de tréteaux tout à fait revendiqué qui fait la part belle au texte et aux acteurs. La plupart des acteurs viennent des compagnies lyonnaises, certains sont des acteurs permanents du TNP.

Une initiative salutaire

On retrouve des auteurs expérimentés comme Guillaume Cayet, Kevin Keiss ou Julie Ménard, ces deux derniers faisant partie du collectif d’auteurs Traverse (co-auteurs pour le collectif OS’O du texte de Pavillon noir) ; on découvre des auteurs moins expérimentés comme Gwendoline Soublin, Théophile Dubus ou Marilyn Mattei, tous trois ayant été formés à l’ENSATT. Sur les dix textes, deux sont destinés à un jeune public.

Judith Zins qui écrit pour le jeune public a traité de l’anorexie ; Gwendoline Soublin, d’un petit village où les ados s’ennuient mais où vit une vieille femme très étonnante ; Guillaume Cayet, avec son habituelle fibre sociale, aborde, à travers deux générations, l’histoire d’une barre d’immeuble sur le point d’être rasée ; Aristide Tarnagda et Antonin Fadinard nous entraînent en Afrique noire ; Thibault Fayner montre neuf jeunes mettant leurs pieds dans la gadoue du monde économique ; Julie Ménard suit en profondeur une héroïne qui se noie dans l’alcool, la baise et les mensonges ; Kevin Keiss, accroc à la production de textes très personnels, décline l’addiction sous toutes ses formes. La pièce de ce dernier, Irrépressible, a été mise en scène par Baptiste Guiton qui, comme Julie Guichard, est membre du « Cercle de formation et de transmission » du TNP. C’est aussi le cas de Maxime Mansion. Julie Guichard et lui présenteront ce samedi 17 mars à 20h30 un spectacle « audio-immersif » réunissant sept auteurs venant de pays francophones (Belgique, Burkina Faso, Canada, Grèce, Mali) qui bouclera une troisième semaine consacrée à la francophonie.

De telles initiatives sont salutaires. Pour les auteurs, les metteurs en scène et les acteurs, cela constitue un challenge. Et pour le public qui joue, lui aussi, le jeu et découvre de nouveaux textes. Il y a des pièces qui manquent de souffle, d’ambition ou s’égarent ; pas grave. Il y a des auteurs que l’on retrouve avec plaisir, d’autres que l’on découvre (pour ma part) avec joie, comme Marilyn Mattei.

L’ensemble des textes des pièces a été édité en un volume aux éditions En Actes(s).

Source: Mediapart

29 01/2018

A Villeurbanne, un « Misanthrope » énervé | Le Monde

lundi 29 janvier 2018|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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© Michel Cavalva

La jeune Louise Vignaud met en scène la pièce de Molière avec une virulence revendiquée.

Pour Louise Vignaud, c’est la saison des premières. Jusqu’au 15 février, elle présente sa première mise en scène au Théâtre national populaire de Villeurbanne (Rhône) : Le Misanthrope, de Molière. Fin mars, elle signera sa première mise en scène à la Comédie-Française : Phèdre, de Sénèque, au Studio du Carrousel du Louvre. Et en mai, elle créera Le Quai de Ouistreham, adaptation du livre de Florence Aubenas (grand reporter au Monde), au Théâtre des Clochards Célestes, une petite salle de la Croix-Rousse, à Lyon, qu’elle dirige depuis janvier 2017. Ainsi s’opère un tournant dans le trajet de Louise Vignaud (29 ans), une des jeunes femmes de cette saison féconde en découvertes, sur lesquelles veillent des directeurs de théâtre.

Christian Schiaretti, le patron du TNP, a imaginé un programme pour donner des outils à ceux qui se lancent dans le métier et deviendront peut-être patrons à leur tour, au TNP ou ailleurs. Quatre metteurs en scène ont été choisis, en respectant la parité : Julie Guichard, Baptiste Guiton, Maxime Mansion et Louise Vignaud. Pendant trois ans, ils participent à la vie du théâtre, dans tous les services, font une mise en scène par saison, et reçoivent une enveloppe de 100 000 euros pour les aider à monter leurs productions. C’est dans ce cadre du « cercle de formation et de transmission » qu’est créé Le Misanthrope. Les représentations ont lieu dans la salle Jean-Bouise, dont l’aspect modulable correspond au désir de Louise Vignaud de faire du plateau un ring, autour duquel les spectateurs sont assis, sur les quatre côtés.

Virulence et excès

Le sol est blanc, brillant. Quelques marches au milieu. Rien de plus pour évoquer le salon de Célimène, la veuve coquette dont est amoureux l’atrabilaire Alceste, décidé à se retirer du monde, c’est-à-dire de Paris, pour s’isoler dans le silence de sa campagne, loin des vanités d’une vie sociale dont il exècre l’hypocrisie. Selon les mises en scène, le côté mélancolique ou dépressif d’Alceste est plus ou moins pointé. Il n’en va pas de même avec Louise Vignaud : son misanthrope est un homme énervé, qui court et saute de rage, s’emballe et crie, au nom d’une liberté qu’il revendique haut et fort, tout comme Célimène revendique haut et fort sa liberté, dans le registre de la séduction rouée.

Virulence et excès : tels sont les piliers de la mise en scène, dont Louise Vignaud pense qu’ils « sont nécessaires pour raconter la folie des apparences ». Soit. On pourrait tout aussi bien dire et mettre en scène l’inverse, et l’on obtiendrait le même résultat. La seule question qui vaille est celle de la cohérence du spectacle. De ce point de vue, Louise Vignaud – qui s’est formée à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, à Paris, puis au département de mise en scène de l’Ecole nationale supérieure d’art et techniques du théâtre (Ensatt), à Lyon – tient son pari. On entend la langue admirable de Molière, ce qui semble évident mais ne l’est pas toujours, sur les scènes d’aujourd’hui. On voit des comédiens très engagés, vêtus de costumes XVIIe siècle actualisés. Et, si l’on ne sent pas le frisson des grands soirs où une nouveauté s’impose, bouleverse et dérange, on se dit qu’il y a chez Louise ­Vignaud une promesse.

Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Louise Vignaud. Avec Olivier Borie (Oronte), Joseph Bourillon, Pauline Coffre, Ewen Crovella, Sophie Engel (Célimène), Charlotte Fermand (Eliante), Clément Morinière (Philinte), Sébastien Mortamet, Mickaël Pinelli (Alceste). Théâtre national populaire, 8, place Lazare-Goujon, Villeurbanne (Rhône). Durée : 1 h 50. Jusqu’au 15 février.

Source: Le Monde

28 02/2017

Marc Zinga, le discret | Le Figaro

mardi 28 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

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Marc Zinga. – Crédits photo : MF/ABACA

PORTRAIT – Comédien, chanteur, d’Aimé Césaire à James Bond, du théâtre au cinéma, en passant par la télévision, son talent s’impose.

Afrique! Aide-moi à rentrer, porte-moi comme un vieil enfant dans tes bras.» Ainsi parle le souverain défait à la fin de La Tragédie du roi Chistophe d’Aimé Césaire. Et si l’action se passe à Haïti, c’est bien aussi du continent noir qu’il est question dans cette pièce. L’un des chefs-d’œuvre de la littérature d’expression française du XXe siècle dans lequel joue Marc Zinga, sur la scène du Théâtre des Gémeaux, à Sceaux. Le spectacle, mis en scène par Christian Schiaretti, a été créé au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne. Sur le plateau, plus de quarante comédiens, musiciens, chanteurs, pour la plupart venus d’Afrique ou originaires d’Afrique.

«Vers 16-17 ans, j’ai réfléchi. J’avais peur, en devenant acteur, d’être cantonné dans des rôles peu intéressants»
Marc Zinga

Comme Marc Zinga, trente-deux ans, né au Zaïre (devenu République démocratique du Congo), de nationalité belge. Un comédien exceptionnel déjà applaudi dans une autre grande œuvre d’Aimé Césaire, Une saison au Congo. «Je mesure la chance que j’ai. Mes premiers pas au théâtre, en France, se sont faits au TNP, entouré d’une troupe formidable, dirigé par un metteur en scène qui est une des personnalités qui compte le plus pour moi, et pour servir des œuvres composées dans une langue magnifique et qui ont à voir avec l’Afrique.» Il garde de cette Afrique où il est né, et a vécu jusqu’à cinq ans, des souvenirs émus. Évoque «ces heures passées dehors, le grand air, les nuits autour du feu à chasser les sauterelles avec les copains», mais aussi «la chaleur de la famille et des tombées de la nuit comme il n’y en a pas en Europe.» «J’avais déjà envie de raconter des histoires, tout m’était bon», dit-il. Profession griot, en quelque sorte, le jeune Marc qui aimait déjà voir, raconter. Et ses premiers souvenirs de Belgique? «Nous avons d’abord vécu à Ostende. La mer du Nord, grise, le vent, l’air très vif… C’était un véritable changement», glisse-t-il en souriant et en précisant être resté «très proche de la famille de Wilhelm Vermandere, un artiste multidisciplinaire», auteur-compositeur-interprète flamand qui est aussi connu pour son travail de sculpteur. «Je fréquentais beaucoup son atelier près de Furnes, j’étais fasciné par son établi de musicien-plasticien… Cela m’a influencé profondément. Il y a une atmosphère particulière, à Ostende. Dans mes souvenirs, il y a aussi Arno, que j’avais croisé sans me rendre compte de sa notoriété…»

Curiosités plurielles

Mais c’est en arrivant à Bruxelles, où il vit toujours, que Marc Zinga se rapproche de ce qui devait être sa voie. Il suit les cours d’un conservatoire de quartier. «Une académie» comme on dit là-bas et il a alors la révélation profonde du théâtre grâce à des «professeurs remarquables, comme Philippe Van Latthen.» Autre personnalité déterminante, Christine De Spot. Il découvre Ghelderode grâce à elle.

«Quand la directrice du casting m’a vu, me scannant, littéralement, elle m’a dit : ‘tu pourrais passer l’audition pour Mobutu’»

«Cette langue, cet univers, m’a profondément impressionné», avoue cet amoureux du style. Il ne se contente pas de cela et suit aussi de très rigoureux cours individuels de diction auprès de Christian Labo. Mais Marc Zinga, avec beaucoup de sagacité, s’interroge. «Vers 16-17 ans, j’ai réfléchi. J’avais peur, en devenant acteur, d’être cantonné dans des rôles peu intéressants.» Il entre alors dans une école de cinéma, l’IAD de Louvain-la-Neuve, où il apprend, deux ans durant, à faire des films. Tourner, monter, diriger, tout l’intéresse. Mais c’est la musique qui va l’emporter. Il pratique la guitare en amateur et rencontre «un guitariste de génie». Il se fond alors dans un groupe, The Peas Project, de 2001 à 2011. «Nous étions neuf, dans une cave, à faire du funk mais aussi du classique, du jazz, du rap, du rock, du folk!» Ils enregistrent plusieurs disques avant une dissolution réfléchie. Marc Zinga est désormais libre pour le cinéma et le théâtre.

Plus que les films qu’il a tournés, cet homme à l’intelligence vive, à la culture profonde, aux curiosités plurielles, évoque son chemin selon les rencontres qu’il a pu faire. Pour le théâtre, donc, Schiaretti. Auparavant, il avait eu quelques expériences. Pour Mister Bob, il s’était présenté à un casting, à Paris, cherchant des comédiens d’origine africaine «Quand la directrice du casting m’a vu, me scannant, littéralement, elle m’a dit: “Tu pourrais passer l’audition pour Mobutu”. J’ai fait celui qui n’était en rien impressionné… J’ai fait un bout d’essai et Thomas Vincent m’a engagé. J’étais sur un nuage, lorsque je suis rentré à Bruxelles. Le tournage s’est déroulé en Afrique du Sud. Clovis Cornillac a été formidable de douceur, de finesse, de professionnalisme.» Cela lui a ouvert les portes de la télévision, notamment avec la série Engrenages.

Côté cinéma, où il est désormais bien connu, il cite Benoît Mariage pour Les Rayures du zèbre. Avec Abd Al Malik, c’est un frère qu’il trouve. Il le choisit pour incarner son propre «personnage» dans le film qu’il tire de son beau livre Qu’Allah bénisse la France. «Dès la poignée de mains, j’ai senti la sagesse et l’amour en cet homme. Ce fut une rencontre poignante, fulgurante, lumineuse. Nous avons cimenté, par le travail, une véritable fraternité.» Pour tous les deux, le film marque un palier: leur entrée dans le monde du cinéma français, et la chance d’être nommé pour les César. Ensuite, c’est Sam Mendès, qui l’engage pour un James Bond 007, Spectre avec Daniel Craig. Il joue le lieutenant du méchant! Une vraie composition pour cet homme fin et très doux, discret et pudique et qui voit bien au-delà des apparences, comme les grands griots de sa belle Afrique. Juste avant de jouer à Villeurbanne, il a tourné un nouveau film, Nos patriotes, de Gabriel LeBomin, qui raconte la vie de Mamadou Addi-bah, un tirailleur qui a sauvé beaucoup de monde pendant la guerre. Une belle histoire comme Marc Zinga aime en raconter, une façon de jeter un pont entre Afrique et Europe, ce qu’il fait au quotidien.

BIO EXPRESS

1984 Naissance au Zaïre.

1989 Arrive à Ostende (Belgique).

2003-2011 Chanteur du groupe de funk The Peas Project.

2011 Joue Mobutu dans le film Mister Bob.

2014 Joue dans Qu’Allah bénisse la France.

2015 Joue Lumumba dans Une saison au Congo d’Aimé Césaire.

2017 Au théâtre dans La Tragédie du roi Christophe et tourne Nos patriotes.

Source: Le Figaro

5 02/2017

Aimé Césaire, le chant profond d’Haïti | Le Figaro

dimanche 5 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

La Tragédie du roi Christophe, l'une des plus grandes pièces de la littérature française du XXe siècle.

La Tragédie du roi Christophe, l’une des plus grandes pièces de la littérature française du XXe siècle.
Crédit photo : Michel Cavalca

 

Christian Schiaretti fait de La Tragédie du roi Christophe un opéra envoûtant. Trente-sept interprètes, dont l’exceptionnel Marc Zinga.

Est-ce la Caraïbe? Est-ce l’Afrique? Est-ce le monde? L’immense plateau du Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne est vide, le sol est couleur terre. Au fond, une longue baraque ouverte sur la scène. Elle abritera les quatre musiciens et parfois la chanteuse qui, près de trois heures durant, accompagnent la représentation de La Tragédie du roi Christophe, l’une des plus grandes pièces de la littérature française du XXe siècle.

Publiée en 1963, créée dès l’année suivante par Jean-Marie Serreau, elle a fait depuis l’objet de mises en scène puissantes, telle celle de Jacques Nichet, en 1996. Antoine Vitez la fit entrer au répertoire de la Comédie-Française. Christian Schiaretti inscrit ce grand travail dans le droit fil de celui qu’il a consacré à Une saison au Congo, du même écrivain, en 2013.

Un même esprit, une ampleur, une audace

On retrouve d’ailleurs un même esprit, une ampleur, une audace, un sens du choral et de l’héroïsme. On retrouve une partie des artistes qui portaient, de toute leur vitalité, l’histoire de Patrice Lumumba. Ils sont près de quarante, venus de France, de Belgique, d’Afrique et notamment de Ouagadougou avec le collectif Béneeré. Acteurs rompus à la langue flamboyante d’Aimé Césaire et investis de toute leur énergie dans cette épopée qui finit mal. Histoire d’échec, histoire du basculement d’un idéaliste lucide dans la dictature. Histoire qui fait réfléchir.

Le 1er janvier 1804, Haïti devient la première république noire au monde. Dessalines, qui a mené la guerre de libération, est assassiné en 1806 quand débute l’action, combat pour le pouvoir qui oppose Alexandre Pétion et Henri Christophe. Ce dernier, ancien esclave, choisit de créer un royaume au nord de l’île. Il veut mettre au travail son peuple libre. Ce n’est que le début d’un long glissement tragique qui fracasse les espérances et les êtres.

Première république noire

Nous reparlerons de ce grand opéra qui, par-delà la Caraïbe, nous parle de l’Afrique. Marc Zinga avait incarné avec une puissance et une intelligence rayonnante Lumumba. Il est Christophe. Un héros shakespearien que le comédien, star du cinéma, porte avec une humanité et une intelligence bouleversantes. Aussi fin qu’impressionnant.

TNP-Villeurbanne (69) jusqu’au 12 février (tél.: 04.78.03.30.00). Les Gémeaux de Sceaux (92) du 22 février au 12 mars (tél.: 01.46.61.36.67). L’Avant-scène théâtre éditeur (14 €).

Source : Le Figaro

1 02/2017

Césaire en majesté au TNP | Les Echos Week-end

mercredi 1 février 2017|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Photo Michel Cavalca

De l’Afrique aux Caraïbes, du Congo à Haïti… Trois ans après « Une saison au Congo », on retrouve Marc Zinga, le collectif Béneeré (du Burkina Faso) et leurs camarades dans « La Tragédie du roi Christophe », l’oeuvre maîtresse d’Aimé Césaire. On est ému de retrouver sur scène une troupe intense de 18 comédiens, 14 figurants, 4 musiciens, mis en scène avec sobriété et tranchant par Christian Schiaretti.

Pourtant la pièce n’est pas facile à aborder. Césaire invente un théâtre total qui, à partir d’un personnage historique – Henri Christophe a régné sur le nord d’Haïti (de 1811 à 1820) quelques années après l’indépendance -, convoque Shakespeare, Claudel, Péguy, pour délivrer un message politique et poétique, humaniste et métaphysique. On pouvait faire confiance au directeur du TNP pour aller droit au texte – nous faire entendre toutes ses vérités douloureuses et ambiguës sur le difficile exercice du pouvoir après l’émancipation – à Haïti comme ailleurs.

Dans un décor circulaire, mêlant le profane et le sacré (la petite scène populaire, où jouent les musiciens est dominée par un orgue majestueux), Schiaretti ordonne des tableaux vifs et stylisés, privilégie les harangues face au public, limite les déplacements à l’essentiel… Du combat de coqs initial à la chute du roi paralysé, en passant par le sacre, il distille avec parcimonie des images fortes, s’effaçant volontiers devant la puissance des mots. Derrière la lutte entre Christophe, l’ancien esclave qui veut bâtir un monde nouveau à marche forcée, et Pétion, le mulâtre républicain qui cherche le compromis avec la France, pointe le surnaturel, l’esprit vaudou, une force tellurique que seul le poète peut exprimer.

Force de la langue

Si, par moments, le spectacle paraît un peu didactique et figé, on est emporté par la force de la langue, l’énergie et la beauté des comédiens. Le duo Marc Zinga (Christophe)-Emmanuel Rotoubam Mbaide (son bouffon Hugonin) fait des miracles – le premier imposant son charisme fiévreux, le second, sa drôlerie désespérée.

Et puis il ne faut pas s’y tromper : Schiaretti et sa troupe nous parlent d’abord de politique : de ce regard noir sur des Blancs qui cultivent l’amnésie, de l’utopie qui ­partout se fait la malle, du pouvoir qui se shoote à la folie. Le dernier acte, où le tyran apparaît sur son fauteuil roulant alors que son bouffon se grime en zombie, apparaît telle la sombre métaphore d’un présent délétère.

« La Tragédie du roi Christophe » d’Aimé Césaire. MS C. Schiaretti.
TNP de Villeurbanne, jusqu’au 12 fév.
A Sceaux (Gémeaux) du 22 fév. au 11 mars.
3 heures.

Source : Les Echos Week-end

2 12/2016

Congo vivant ! | Le Petit Bulletin

vendredi 2 décembre 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


Crédit Photo : Michel Cavalca

 

Décidément excellent quand il s’attelle à une fresque historique, Christian Schiaretti porte à la scène le poignant texte d’Aimé Césaire, « Une saison au Congo », avec une troupe unie de trente-sept interprètes. Un hommage à la liberté des peuples autant qu’à l’outil même de théâtre.

 

Une Saison au Congo d’Aimé Césaire, ms Christian Schiaretti. Lorsque le Congo belge acquiert son indépendance, débutent des affrontements pour l’accès au pouvoir

Christian Schiaretti : objectif 2019
Christian Schiaretti : objectif 2019

 

C’est peut-être son cercle de craie caucasien à lui, sa version africaine de Brecht. Christian Schiaretti a tracé un grand trait circulaire blanc au sol, au centre duquel se déroule un événement majeur : rien moins que l’acquisition d’indépendance d’un des pays les plus riches du continent africain, le Congo. Ce décor est alternativement le lieu d’une action située à Leopoldville (future Kinshasa) ou en Belgique, voire à l’ONU et, pourvu d’une scène musicale juste à l’arrière, il constitue surtout la première très bonne intuition de ce spectacle. Pas de grand barnum écrasant ni d’espace nu voire vide, encore moins de plateau démesuré dans lequel les acteurs se noieraient. Recentrée sur le devant de la scène, la troupe, quasi entièrement composée d’acteurs et figurants africains ou d’origine africaine, fait preuve d’une solidarité et d’une force collective qui éclaboussent sans cesse le spectacle et servent pertinemment son propos.

30 juin 1960, l’indépendance du Congo est proclamée par le roi des belges, Baudouin, au son du cha cha cha. La fête précède des instants plus solennels – comme le discours de Lumumba – puis la chute tragique de ce leader qui affirme avec humanité et cœur que «ce qui se joue ici, ce n’est pas notre sort, ce n’est pas le sort de l’Afrique, c’est le sort de l’homme».

Tragédie du non-roi Lumumba

Les faits s’enchaînent au pas de course durant 2h40 qui filent à toute vitesse, les scènes se succèdent avec fluidité grâce à une direction d’acteur impeccable, à croire que Christian Schiaretti n’est jamais aussi convaincant que dans cet exercice difficile (et de plus en plus rare sur les scènes françaises) du travail choral. Après Par-dessus-bord, Coriolan ou très récemment Mai, juin, juillet, le voilà à nouveau chef d’orchestre d’un collectif. La langue d’Aimé Césaire, ciselée, poétique, mais qui ne se perd jamais dans la fantasmagorie et laisse entendre un discours politique cinglant, est parfaitement restituée. Schiaretti balaye avec astuce et simplicité les entraves du texte original – la multiplication des changements de lieux est signalée par une simple inscription, donnant une légèreté bienvenue à l’articulation de la pièce.

A l’arrivée, Lumumba, son rival Mokutu et les autres acteurs de ce pan de l’Histoire vivent, se déchirent, existent pleinement, tandis que résonne cette sentence implacable de Césaire : «Tous les révolutionnaires sont des naïfs. Ils ont confiance en l’homme. Quelle tare !».

Une saison au Congo
Au TNP, jusqu’au vendredi 7 juin
Théâtre National Populaire – 8 place Lazare-Goujon – Villeurbanne

Source : Petit Bulletin

28 04/2016

Ubu, la « phynance » et le chaos, Les Echos Week-end

jeudi 28 avril 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |

 

 

 

Photo Michel Cavalca

Source : Ubu, la « phynance » et le chaos, Les Echos Week-end

La pièce, jouée aujourd’hui, apparaît comme une métaphore du capitalisme en vrille, d’une société de (sur)consommation en pleine indigestion.

Jarry sans filtre… N’attendez pas une version policée de la pièce emblématique de l’écrivain anar. Christian Schiaretti a remisé les décors stylisés, la distance cérébrale qui caractérisent ses mises en scène pour cet « Ubu Roi (ou presque) » à l’affiche du TNP de Villeurbanne. Du chaos, du mauvais goût assumé… de la « merdre » sur le plateau ! La scène est couverte de terre et de déchets de toutes sortes. D’immenses colombins et un magma de collines difformes dessinent le relief « art brut » de cette Pologne de pacotille, dont la couronne sera usurpée par le Père et la Mère Ubu.

Ce retour aux sources « potachique » et scatologique n’a rien d’innocent. Le directeur du TNP entend montrer le côté visionnaire d’Alfred Jarry. Ubu est, selon lui, l’avatar d’un monde littéralement dans la « merdre » ; la pièce, jouée aujourd’hui, apparaît comme une métaphore du capitalisme en vrille, d’une société de (sur)consommation en pleine indigestion. Schiarretti fait valoir que ce qui motive le couple Ubu est moins le pouvoir, que la « phynance » – l’argent qu’il accumule frénétiquement – jusqu’à tuer la poule aux œufs d’or…

Cet « Ubu Roi », façon grande décharge a l’allure d’une pochade spectaculaire – et musicale (orchestrée par Marc Delhaye du haut de sa colline). Les ragoûts de la mère Ubu sont dégoûtants, l’exécution des nobles, magistrats et « phynanciers » (affublés d’un masque d’Emmanuel Macron) se fait dans des giclées de sang, les obus sont des ordures et des bouteilles vides. On complote, on s’engueule, on tyrannise, on se déchiquette… et on chante à tue-tête.

Plaisir vorace et rebelle

Pour autant Schiaretti reste Schiaretti. Le chaos est très organisé, rythmé de gags et d’effets (lumières « flashy », batailles réglées comme des numéros de music-hall), collant fidèlement au texte. La distribution – une dizaine de « comédiens-Frégoli » – cultive un décalage bienvenu, évitant que le spectacle sombre dans la vulgarité. Ainsi le couple vedette fuit-il tout comique troupier. Stéphane Bernard est un Père Ubu salle gosse (resté au stade anal) presque lunaire. Elizabeth Macocco, la Mère Ubu, joue les mégères apprivoisées – tous deux ont l’air atrocement humains…

Le texte a certes des tunnels que la mise en scène foisonnante ne peut tout à fait gommer, mais la « fatrasie collective » débridée que nous offre Schiaretti se déguste avec un plaisir vorace et rebelle. Jusqu’à cette ultime chanson du « décervelage » qui sonne comme un « protest-song » satirique de notre temps.

Théâtre : « Ubu Roi (ou presque) » d’Alfred Jarry, MS C. Schiaretti. TNP. Villeurbanne, jusqu’au 29 avr. et du 31 mai au 10 juin. 1 h 50. (04 78 03 30 00)