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24 11/2016

« Le livre de Dina d’Herbjørg Wassmo » Mise en scène par Lucie Berelowitsch | Toutelaculture

jeudi 24 novembre 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , |


© Tristan Jeanne Valès

Au festival des Boréales de Caen (cf détails plus bas) où la Scandinavie est à l’honneur, Lucie Berelowitsch que nous avions encensée pour sa fabuleuse mise en scène d’Antigone adapte et met en scène un roman d’Herbjørg Wassmo (création à la Comédie de Caen dont elle est artiste associée).

Best-seller en Norvège le roman est l’histoire de Dina qui après la mort accidentelle de sa mère, livrant l’enfant à elle-même et aux plus noirs versants de sa personnalité, va être précipitée et avec elle tout son entourage dans une tornade de destruction. Mais c’est par le meurtre du père que la pièce commence, car au meurtre par négligence succédera des meurtres et des assassinats comme si Dina, fille sauvage et rebelle restera soumise à une malédiction d’anéantissement.

La scénographie est épurée fait d’un seul tableau. Pourtant, le froid et l’étouffement sont là, figurés avec la solitude de ces contrées lointaines aussi. Au fond de la scène, une maison-hangar vitrée pose la limite, car même cette ouverture n’est qu’un couloir aveugle. Deux échelles posent la limite vers le ciel.

Dina porte le poids du meurtre de sa mère et à travers son cheminement on découvre une société norvégienne avec ses règles, ses asservissements, ses contraintes et ses conventions ; mais pas seulement, car Dina fixe toutes nos craintes et tabous, celui du parricide mais aussi celui de l’inceste elle qui est mariée à Jacob de 15 ans plus âgé qu’elle (on pense au Jacob biblique père de Dina). Lucie Berelowitsch habile a choisi de rendre compte de la déshérence de cette femme par le motif de deux personnages : une Dina jeune (jouée par l’émouvante Armande Boulanger déjà vu avec bonheur dans De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites de et avec Isabelle Carré) et une Dina adulte. Les deux Dina vont se rencontrer, se parler, se rater surtout, car, et c’est le message de la pièce, aussi étrange qu’enthousiasmant, la Dina enfant recouvrira la Dina adulte dans un dernier meurtre et se dépliera en elle dans une réincarnation finale. Nous sommes identifiés à Dina. Désemparés dans une étrange nouveauté nous savons que le sacrifice de l’absolution ne viendra pas. Au contraire.

Dina lutte contre sa folie et c’est là que Berelowitsch réussit le mieux son industrie en nous montrant ou plutôt en nous faisant sentir cette lutte contre la mort, où l’Éros va triompher de Thanatos.

Certaines scènes sont magnifiques comme la scène de la nuit de noces accablée de sens et de sensualité. Ou comme la dernière scène que nous n’osons spoiler cependant que l’on peut au moins en dire deux choses : elle advient extraordinaire alors que nos esprits modelés par une doucereuse préparation l’attendaient sans le savoir, et elle figure l’utopique car Dina va s’ancrer au monde et à la nature et s’échapper de son destin délétère.

Une pièce pénétrante esquivant la psychologisation où loin de l’exubérance de son Antigone, Lucie Berelowitsch explore les demis tons avec talent.

Le livre de Dina
d’Herbjørg Wassmo
Traduction : Luce Hinsch
Mise en scène : Lucie Berelowitsch
Distribution : Malya Roman, Thibault Lacroix, Jonathan Genet, Armande Boulanger
Musique : Sylvain Jacques
Scénographie :Pierre Guilhem Coste
Coproduction la Compagnie Les 3 sentiers et La Comédie de Caen – Centre Dramatique National de Normandie, en partenariat avec le Festival Les Boréales.
Avec le soutien de la DRAC Normandie et du Conseil départemental de la Manche
Durée 1h40

Création à la Comédie de Caen
Du 19 au 21 novembre 2016 dans le cadre du Festival Les Boréales 2016

Au Théâtre de l’Union de Limoges
8 et 9 Février 2017 – 20h00

Source : Toutelaculture

8 02/2016

« Antigone » de Lucie Berelowitsh, fabuleux. | Toutelaculture

lundi 8 février 2016|Catégories: Spectacle Vivant|Mots-clés: , , |

Trois ans après Lucrèce Borgia, Lucie Berelowitsch et sa troupe des Trois Sentiers s’emparent une nouvelle fois du thème de la femme fragile et insoumise dans un monde viril et violent. Nous avons assisté au MAC à une Antigone surprenante et magique.

Note de la rédaction : ★★★★★



Tout commence par un double meurtre, les deux fils de Jocaste s’entretuent dans la piscine désaffectée du palais de Créon, roi de Thèbes et frère de Jocaste. Le sang gicle et sur cette tache de sang vont se succéder Creon, Hémon son fils,  Antigone ou Tirésias, l’oracle de Thèbes.

Le spectacle commence, fait de danses et de chants,  d’eau et de feu.

L’intrigue va se déplier au milieu des cris et des vociférations de males vigoureux et fiers. Créon a décrété pour édifier et instruire le peuple qu’Étéocle est un homme digne et que Polynice est un indigne. Il donne l’ordre de ne pas enterrer Polynice, de ne pas lui rendre les honneurs dus à un mort. Il va diviser en deux la fratrie, progéniture de sa sœur. En bravant l’interdiction de donner une sépulture à son frère Polynice, Antigone perdra sa vie sans se soumettre

Chaque intermède chanté respecte la règle du théâtre grec. L’intrigue est racontée par le cœur ; il est raconté dans l’après-coup, dans un rock rude mais poétique. Le cœur chantant est exclusivement féminin.  Les femmes sont déjà soumises. Libérées de ce combat à se défendre contre l’aliénation des hommes, elles ont cette aptitude à voir l’avenir et le passé, à observer et à raconter. Les hommes dans une peur terrorisante de la castration et de la mort ne connaissent que le présent, ne veulent connaitre que la loi qui s’impose à eux et malgré eux et à laquelle ils s’accrochent tant elle les rassure dans leur désespoir. Tout est spectaculaire mais sombre.

Les personnages crient, s’invectivent s’agressent. Il n’y pas de place pour l’émotion ou le ressentiment. L’angoisse n’est grosse que de l’agressivité.  On gueule. Pas de place pour la commisération ou l’empathie. La loi du roi est la loi. Cette loi s’impose et écrase chaque habitant de Thèbes, barbare ou Grec, homme ou femme, de la famille des Labdacides ou non. La loi de Créon s’abat sur sa famille et sur Creon lui-même. Toutefois, dans une scène magnifique, Créon renvoie son propre fils à sa propre loi. Son fils l’implore de céder et de sauver son amour : de ne pas tuer Antigone. Et Créon vacille, légèrement. Il vacille et nous montre dans une fulgurance combien il  est fragile et désemparé devant cette loi qui s’impose à lui alors qu’elle est sienne.

Dans une autre scène magique et analogique de ce qui se trame entre les personnages, Créon affronte Antigone sur un bastingage au dessus de la piscine. Il hurle que jamais une femme ne le commandera. Jamais sa part féminine ne le commandera.

Antigone est l’héroïne de cette tragédie. Elle est jeune et pourtant si vieille d’un passé lourd. Un sphinx sur scène rappelle Œdipe et son destin. Œdipe était prêt à tout pour réussir sa vie, mais découvre à ses dépens la loi de l’interdit de l’inceste. Antigone, enfant de la transgression de cette loi de la différenciation des générations va se battre pour que soit au moins préservée la loi de la différenciation entre le royaume des morts et celui des vivants. Entre dette et pardon aux morts, elle ne lâchera rien de ce symbolique. Elle n’accepte que, pour s’autoriser à vivre, de payer sa dette à la mort. Créon ne peut épuiser sa dette au Thanatos. Creon, fut nommée roi par un effet d’aubaine d’abord après la mort de Laios tué par Œdipe ensuite après la fuite d’Oedipe à la découverte de son abomination de l’inceste. Creon ne lâchera rien de la différenciation sexuelle, il ne lui reste que çà, assurer la différence entre le masculin et le féminin. Lutter contre son féminin. De la pire des façons puisque sa géographie mentale pose une partition entre des hommes trop virils et des femmes anéanties. Le masculin et le féminin ne se comprennent que radicalement. Par cette radicalité virile, il a le projet de tout contrôler, dont lui. Dans la pièce le talent de la mise en scène et de la direction d’acteurs jouent cette radicalité, tandis que tous les comédiens ont le même âge posant un peu plus la plaie de l’inceste.



On l’aura compris, ce qui manque à toute cette engeance est un père, un père qui tient et qui par là accompagne le féminin et sait contenir la fougue virile. Cette Antigone nous parle de l’absence du père suite à sa déchéance absolue. Sans ce père, sans Oedipe, sans Laïos ni Ménécée il ne reste à Créon que le devoir de fabriquer une loi artificielle en cela qu’il l’incarne mal.

Seule une femme aura pu faire cette lecture d’Antigone. Pour Berelowitsch, le  père manque non moins parce qu’ il ne soutient ni ne contient  les femmes que parce qu’il est absent à gendarmer  la fureur des hommes et leurs vices. Sans père les hommes luttent contre la mort, tout contre. Seul Hémon se désiste et par mélancolie se suicidera. Les femmes plient et ne sont que des objets de la soumission. Elles sont victimes consubstantielles de l’ordre masculin. Sauf Antigone qui ne choiera pas. (ici, Antigone ne se pend pas, mais meurt en chutant dans la tombe où on l’emmure).

Le spectacle pousse une autre proposition. Cette Antigone est une Antigone hors champ. Par un jeu bruyant et envahissant des personnages masculins, et par une mise en scène où le champ et le hors champ comme le quatrième mur s’évanouissent, Antigone semble, et nous avec elle,  invitée à une fête païenne. C’est fabuleux.  La scénographie mêle le théâtre de rue et le théâtre forain. Nous sommes ravis et enthousiastes plongés au cœur même de la pièce. Les chansons finissent de donner à cette pièce le gout d’un spectacle global, comme en son temps le 1789 d’Ariane Mouchkine. Cette Antigone est une œuvre. Aussi il y aura beaucoup de choses à dire et à penser longtemps encore de cette pièce qui ne finit pas de nous plaire.



Cette pièce sera aussi du 10 au 11 mai 2016 au Théâtre de l’Union-Centre Dramatique du Limousin, puis reprise à Paris la saison prochaine.

Antigone : Ruslana Khazipova
Créon et Eteocle : Roman Yasinovskiy
Tirésias : Thibault Lacroix
Ismène : Diana Rudychenko (France)
Hémon : Anatoli Marempolsky
Polynice et un garde : Nikita Skomorokhov
Le Garde : Igor Gnezdilov (France)
Un autre Garde : Alexei Nujni
Le Chœur : Les Dakh Daughters
Natalka Halanevych, Tetyana Hawrylyuk, Solomiia Melnyk, Anna Nikitina, Natalia Zozul
Mise en scène et adaptation Lucie Berelowitsch
Musique et collaboration artistique Sylvain Jacques
Scénographie Jean-Baptiste Bellon
Lumières et régie générale François Fauvel
Costumes Magali Murbach et l’équipe artistique
Composition musicale des chœurs : les Dakh Daughters et Vladislav Troitskyi
Traduction ukrainienne et russe Dmytro Tchystiak, Natalia Zozul et l’équipe artistique
Traduction française Lucie Berelowitsch avec l’aide de Marina Voznyuk
Assistanat à la mise en scène Julien Colardelle
Régisseur son Dakh Daughters Mikael Kandelman
Surtitrage Marina Voznyuk et Mathieu Dehoux
Décor construit par les Ateliers de la Comédie de Caen – CDN de Normandie
Production Les 3 Sentiers
Coproduction Le Trident, Scène nationale de Cherbourg-en-Cotentin, La Comédie de Caen – CDN de Normandie, Le Théâtre de l’Union – CDN du Limousin, Le Théâtre Paul Eluard de Choisy-Le-Roi – scène conventionnée pour la diversité linguistique, Le Dakh Théâtre et Diya (Ukraine).

Source :  Toutelaculture