Scènes

Le spectacle est une dissection mélancolique et convaincante de la relation entre une femme et un homme, les subtils Adeline Guillot et Vladislav Galard, au gré des trajets Paris-Saint-Quentin.

par Gilles Renault 

publié le 7 décembre 2021 à 4h06

Il y aurait sans doute quelque chose d’excessif à qualifier Nos Paysages mineurs de spectacle majeur. Pour autant, Marc Lainé n’en propose pas moins un savoureux moment de théâtre, d’autant plus appréciable, en outre, qu’il est à mettre au crédit d’un artiste, directeur de la Comédie de Valence depuis janvier 2020, qu’on avait un peu perdu en chemin, à force d’être incessamment présent sur tous les fronts (écriture, mise en scène, scénographie). Après les villages de la Drôme et de l’Ardèche, où le projet, pensé pour l’itinérance, a déjà circulé, rallions donc le Théâtre 14 – dynamique havre culturel jouxtant un terrain de foot en synthétique – où l’escale dure jusqu’à mi-décembre.

Le temps de se dire des choses

Féru de musique (cf. ses collaborations avec Bertrand Belin ou le groupe Moriarty), Marc Lainé a toujours prisé les entrelacs. Nos Paysages mineurs ne déroge aucunement qui, côté jardin, présente une grande maquette, sur laquelle un train électrique effectue un trajet circulaire, avec, juste au-dessus, un écran permettant, via trois caméras, de diffuser en alternance les images dudit train, ainsi que l’action qui se joue, côté cour, dans un compartiment où ont pris place un homme et une femme. Plus, au centre de l’astucieux dispositif, le violoncelliste Vincent Ségal (ex-moitié du duo Bumcello, et comparse de Cesária Evora, Elvis Costello ou Matthieu Chedid) qui signe ici la bande originale d’une pièce aux délicates inflexions effectivement cinématographiques.

Au gré des saisons, qu’on voit défiler derrière la vitre, la ligne, toujours le même, relie Paris à Saint-Quentin, dans l’Aisne. Un peu plus d’une heure de voyage, qui laisse à peine le temps d’ouvrir un bouquin, mais, néanmoins, celui aussi de se dire des choses ; a fortiori si le récit couvre six années, découpées en chapitres scandant «l’histoire d’amour simple et triste» d’un couple, inscrite de plain-pied dans les mutations socio-intellectuelles d’une époque révolue, l’après Mai 68.

Justesse dans le tissage de la langue

Lui est prof de philo, mais aussi écrivain promis au succès, spirituel, un rien fat et passablement dragueur. Autrement réservée, elle, est fille de prolos (chez qui elle se rend), vendeuse au BHV avant de reprendre les études et d’épouser les idéaux féministes en gestation. Comment, dès lors, ne pas succomber aux assauts du beau parleur ? Sauf que, une fois formé, le couple, qui se vit en «véritable défi lancé à la société capitaliste», échouera à surmonter cette lutte des classes qu’il entendait pourtant pourfendre. D’une extrême justesse, jusque dans le tissage de la langue (le mot «phallocrate» est lancé, un peu passé d’usage au profit d’autres termes) et de la toile de fond (l’aventure pédagogique de l’université libre de Vincennes, le crépuscule de la Nouvelle Vague), la dissection mélancolique du lien idéologico-sentimental convainc d’autant plus qu’elle est portée par deux comédiens au diapason, la subtile Adeline Guillot et l’imparable Vladislav Galard.

Nos paysages mineurs, de Marc Lainé au Théâtre 14 (75014), jusqu’au 12 décembre. Puis à la Fabrique (Valence) du 17 au 20 janvier et à la Filature (Mulhouse) du 7 au 10 avril.

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