Par Fabienne Darge Publié hier à 00h10, mis à jour hier à 05h55

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« La Vie de Galilée » avec, de gauche à droite, Benjamin Jungers, Philippe Torreton et  Frédéric Borie.
« La Vie de Galilée » avec, de gauche à droite, Benjamin Jungers, Philippe Torreton et  Frédéric Borie. SIMON GOSSELIN

Un homme à sa table de travail, seul sous le regard des étoiles, dans le plaisir évident de l’étude et du savoir. L’image est belle, qui n’est pas sans évoquer, dans ses tonalités brunes et bleutées, L’Astronome peint par Vermeer aux alentours de 1668.

A cette date, Galilée était mort, mais sa révolution cosmique avait déjà changé la face du monde. Trois siècles plus tard, Bertolt Brecht, qui s’y entendait en révolutions, en fait une pièce formidable, La Vie de Galilée.

Et depuis quelques années, cette pièce ne cesse d’être montée, avec des bonheurs divers. Le conflit entre la rationalité scientifique et la foi, la religion comme bras armé du politique, la figure du chercheur, toujours fragile face à une société qui demande une rentabilité immédiate… et les menaces d’une science trop sûre d’elle-même. Ces enjeux, on les entend avec une clarté parfaite, dans le très bon spectacle signé par Claudia Stavisky, qui fait un tabac partout où il passe depuis sa création à La Scala, à Paris, en septembre.

Humanité, sobriété, densité

La metteuse en scène s’est offert un atout maître : Philippe Torreton, qui trouve là un rôle à sa mesure, comme ce fut déjà le cas avec le Cyrano mis en scène par Dominique Pitoiset en 2013. C’est peu de dire qu’il est magnifique. Son Galilée est d’une humanité, d’une sobriété et d’une densité propres à décliner toutes les complexités du personnage, dont il ne s’agit surtout pas de faire un héros ni/ou un traître – ce serait trop simple.

La Vie de Galilée selon Brecht, Stavisky et Torreton, c’est l’histoire d’un combat mené avec patience, intelligence et obstination par un homme passionné par sa recherche intellectuelle.

« Penser est un des plus grands divertissements de l’espèce humaine », dit ainsi Galilée, dans lequel Brecht a évidemment mis beaucoup de lui-même, à son ami Sagredo. Le voilà donc, notre savant, dans son modeste cabinet de travail de Padoue, en 1609 – la pièce suit à peu près fidèlement les étapes de la vie de Galilée –, alors qu’il vient de démontrer que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse. « Aujourd’hui, 10 janvier 1609, l’humanité inscrit dans son journal : ciel aboli », note-t-il. D’autres avant lui – Copernic, Giordano Bruno – sont morts pour avoir osé émettre une telle hypothèse.

Il y a dans le combat de Galilée, errant de ville en ville, de Padoue à Venise, de Florence à Rome, pour tenter de poursuivre ses recherches et imposer la vérité face aux pouvoirs établis – au premier chef celui de la papauté –, une dimension épique qui est au cœur du théâtre de Brecht, ainsi qu’un souci de dialectique. C’est la force de la pièce, que le dramaturge commence à écrire en 1938, alors qu’il entame un long exil, et à laquelle il ne met un point final qu’après la guerre, et donc après Hiroshima : elle donne la parole à tous les points de vue, du plus naïf au plus cynique, sans les ridiculiser.

Beauté des lumières

C’est cette dimension « à hauteur d’homme » que le spectacle, d’obédience vitézienne, de Claudia Stavisky met particulièrement à l’honneur. La metteuse en scène ne se cache pas d’avoir été, comme beaucoup d’autres, profondément marquée par la mise en scène du maître Antoine Vitez, en 1989, à la Comédie-Française, et par l’incarnation de Galilée par Roland Bertin, restée dans les mémoires. Comme lui, elle se base sur la traduction impeccable de la pièce par Eloi Recoing, à la fois limpide et poétique.

Et comme lui, elle fuit l’illustration et la surcharge, qui ne vont pas au théâtre de Brecht. Le cabinet de travail de Galilée, surplombé d’une haute verrière avec vue sur le ciel, servira de décor unique, évocateur aussi bien d’évasion vers les hautes sphères intellectuelles que d’enfermement, dans le tribunal de l’Inquisition ou ailleurs. La beauté des lumières en clair-obscur et des costumes intemporels (signés, comme la scénographie, par Lili Kendaka), travaillés dans une gamme de couleurs sourdes, terriennes ou célestes, participent de la réussite de cette mise en scène qui n’en fait jamais trop – ni trop peu.

La metteuse en scène a particulièrement soigné les relations entre les personnages. Telle celle de Galilée avec Andrea, le jeune fils de sa gouvernante – et compagne –, madame Sarti : Andrea deviendra son disciple, reniera le savant quand il croira qu’il a trahi et, enfin, sera celui qui permettra aux fameux discorsi d’être sauvés et publiés.

Andrea, le fils spirituel, privilégié par Galilée au détriment de sa fille Virginia, qu’il sacrifiera au nom de la science, l’empêchant par son obstination à poursuivre ses recherches d’épouser son noble et peu courageux fiancé.

Des rôles secondaires excellents

La pièce tricote ainsi les dimensions intime et collective avec un art consommé, et tout prend vie parce que les acteurs jouent vraiment ensemble, sans que Philippe Torreton, pour remarquable qu’il soit, écrase ses partenaires.

Benjamin Jungers est excellent dans le rôle d’Andrea adulte, jeune savant raide et intransigeant face à un Galilée qui ne joue pas les héros, et qui lui apprend qu’il faut savoir plier plutôt que rompre. Nanou Garcia (Madame Sarti) et Marie Torreton (qui est bien la fille de son père, dans la vie comme dans la pièce) jouent tout en vivacité et fraîcheur les deux seuls personnages féminins de la pièce.

La fable brechtienne joue son rôle à plein, qui est de divertir tout en faisant réfléchir aux conséquences incalculables, et toujours actuelles, de cette révolution physique et métaphysique qui a vu l’homme blanc, occidental, chrétien, acculé à admettre qu’il n’était peut-être pas le centre du monde. Sans que soient pour autant négligées la dimension sociale, essentielle chez Brecht, et la dimension kafkaïenne du procès.

« Je crois en la douce violence de la raison sur les hommes », s’obstine à affirmer Galilée, avec une foi aussi inébranlable que celle des prélats de la papauté. Un beau programme pour terminer l’année, et pour commencer la suivante, au long de laquelle cette Vie de Galilée continuera de tourner à travers la France.

« La Vie de Galilée », de Bertolt Brecht (traduit en français par Eloi Recoing, L’Arche éditeur). Mise en scène : Claudia Stavisky. Au Théâtre d’Antibes (Alpes-Maritimes) le 18 décembre, à la Comédie de Saint-Etienne du 8 au 10 janvier 2020, à la Maison de la culture de Nevers le 17 janvier 2020 et au Quai-Centre dramatique national Angers-Pays de la Loire les 23 et 24 janvier 2020. Puis tournée saison 2020-2021.

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