Par Nathalie Simon et Antony Palou 

Publié le 18/03/2022 à 15:05, mis à jour le 18/03/2022 à 17:29

 

PORTRAITS – Ces jeunes auteurs privilégient les seuls-en-scène pour proposer des adaptations littéraires ou des créations originales. Signe que cette forme n’est plus seulement dévolue aux artistes comiques.

Les seuls-en-scène fleurissent dans les théâtres du Rond-Point, d’Hébertot, de Belleville ou du Lucernaire. Les salles dédiées au genre sont légion sans compter les festivals. « C’est plus simple de remplir une salle avec un artiste et un micro », observe prosaïquement Frédéric Biessy, directeur général de la Scala, qui a imaginé la Piccola Scala, dévolue à ces formes, et ouvrira cet été la Scala Provence à Avignon. Il n’est pas ici question de spectacles de stand-up comique, mais de solos inclassables. Donnés par des artistes connus, comme Jacques Bonnaffé ou Jean-François Balmer, ou qui ne demandent qu’à l’être, ils se distinguent par une écriture au cordeau, une interprétation rare ou un tempérament singulier, parfois les trois ensemble. « Leurs acteurs sont sensibles, humbles et travailleurs », admire Frédéric Biessy.

Informé et ludique

« Pour moi, c’est du théâtre », estime Jean-Marie Hordé, à la tête du Théâtre Bastille, qui accueille Phèdre !, adapté par François Gremaud, avec Romain Daroles. « On ne choisit pas un solo ou un seul-en-scène, mais un spectacle tout court », ajoute-t-il. Selon lui, la version revisitée de Gremaud dit : « N’ayez pas peur avec les classiques » et propose un espace intermédiaire entre récit passé et présent, à la fois « informé et ludique ». La qualité est d’ailleurs souvent présente dans ces spectacles imaginés par des plumes talentueuses.

 « Ce sont des jeunes qui ont un certain regard sur le monde. Il n’y a qu’eux qui voient que nous vivons un bordel incommensurable, lance Frédéric Biessy, qui a prolongé le spectacle d’Alexandra Pizzagali (C’est dans la tête) à la Scala. En tout cas, il n’y a qu’eux qui le décrivent bien. De Kyan Khojandi à Roman Frayssinet, ce sont les nouveaux philosophes. Aujourd’hui, c’est là que ça se joue et les gens ont besoin de l’entendre. »

François Gremaud confirme. Le temps d’une soirée, le public est le « partenaire de comédiens qui ne trichent pas, qui arrivent à nous faire croire que tout est vrai sur le moment. Avant d’être de la littérature, le théâtre, c’est la vie ». Reste à faire entrer ce nouveau format dans les habitudes. « Cela peut compliquer la promotion car on n’entre pas dans une case préétablie, observe Florian Pâque, auteur d’Étienne A. C’est différent. Il faut venir voir ! ». D’autant plus que chaque auteur a son univers, comme en témoignent ceux dont nous avons apprécié les spectacles.

Florian Pâque: la fibre sociale

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Étienne A. à La Scala avec Florian Pâque Xavier Cantat

Ce soir-là, on trouve Florian Pâque, 29 ans, à la régie de la Piccola Scala. Attentif au jeu de Nicolas Schmitt, qui incarne avec brio Étienne A. Un personnage employé chez Amazon qui a oublié de vivre, imaginé par l’auteur, acteur et metteur en scène.

Ce Liégeois songeait à devenir instituteur avant de découvrir le théâtre en montant des spectacles à l’école. Le premier sera adapté du Bizarre incident du chien pendant la nuit, un roman de Mark Haddon. Quand il a 15 ans, son professeur d’art dramatique, Luc Longton, lui suggère : « Le théâtre, tu peux en faire un métier. » Le voilà en 2013 débarquant à Paris après avoir gagné un concours d’art dramatique en Belgique. Il suit la classe libre du Cours Florent, notamment avec Julie Brochen, qui le fait travailler sur des fragments du Pays lointain, de Jean-Luc Lagarce. Ambitieux, le jeune auteur écrit Avec le Paradis au bout, évocation de la chute du mur de Berlin (coup de cœur du Off d’Avignon en 2018). Il vient de recevoir, pour Étienne A., le prix découverte de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique.

« Les existences que j’évoque dans mes spectacles valent celles des grands de ce monde » Florian Pâque

Fils aîné d’un ancien gendarme et d’une mère éducatrice en centre psychiatrique, Florian Pâque parle dans ses spectacles de gens qu’on «qualifie maladroitement d’invisibles ». « Je viens d’un milieu modeste,confie-t-il. Mes parents exerçaient parfois trois boulots. Ma grand-mère faisait des ménages et mon grand-père travaillait dans la sidérurgie. » Ce n’est pourtant pas une raison pour ce fan de Yolande Moreau de sombrer dans le misérabilisme. « Les existences que j’évoque dans mes spectacles valent celles des grands de ce monde », observe-t-il.

Licencié en langue et littérature françaises et romanes, Florian Pâque a eu ­un choc en découvrant Le Voyage au bout de la nuit, de Céline. Il apprécie aussi Boris Vian et vient de tomber sous le charme des livres d’Annie Ernaux. À Avignon, il se produira à son tour sur scène avec Nicolas Schmitt et Loélia Salvador dans sa nouvelle pièce Sisyphes, d’après le mythe grec. « Je parle de la précarité au pluriel, mais sans pathos », prévient-il.

« Étienne A. » à La Scala (Paris 10e), jusqu’au 30 avril. Rens. : lascala-paris.com . Puis au Festival d’Avignon (à La Scala Provence) avec « Sisyphes ».