L’HISTOIRE DU JOUR- Le Russe rêvait de vaudeville et a écrit quelques pièces comiques en un acte. Jacques Weber endosse les rôles avec jubilation au théâtre de l’Atelier.

Par Philibert Humm

Publié le 24 septembre 2020 à 18:00, mis à jour le 24 septembre 2020 à 18:00

Parmi les secrets les mieux gardés de l’histoire de la littérature, celui-ci: Tchekhov est drôle. À pleurer. On l’a tant et tant vu monté dans les graves – Oncle Vania et La Mouette en tête –  qu’on finirait par l’oublier. L’an passé, Jean-Louis Benoît, au Poche-Montparnasse, avait déjà donné une réjouissante adaptation de ses pièces en un acte et nous ne nous étions pas ennuyés. Peter Stein remet le couvert à l’Atelier. Nous ne nous ennuyons pas davantage.

Dans la première de ces trois farces, Le Chant du cygne, Jacques Weber est un comédien sur le retour. Rôle de composition, naturellement. Vieux, fier, aigri, après cinquante-cinq ans passés à déclamer devant public, Vassioucha fait le compte. Et le compte n’est pas bon. Quand les spectateurs ont quitté la salle, qu’il en a eu pour son comptant d’applaudissements («seize rappels, trois bouquets»), le vieux cabot reste seul sur la scène vide et noire. «Tu ne les reverras plus… Le flacon est presque vidé, il ne reste que le fond… Il ne reste que la lie… Oui… C’est ainsi, Vassioucha, que tu le veuilles ou non, il est temps de répéter le rôle d’un cadavre.» Soudain sort de son trou le souffleur, faire-valoir et souffre-douleur. Vingt minutes durant, on touche du doigt le désespoir de la vieillesse, la peur de la mort, la solitude. Quand le rideau tombe, on sourit pourtant.

Le rire d’Alexandre III

La deuxième farce est plus féroce encore. Un homme, Weber toujours, s’installe au pupitre pour nous entretenir des Méfaits du tabac. Mais, très vite, le conférencier crispé se perd en digressions, prise, tousse, se délite. Weber est particulièrement à son aise dans le frac râpé de ce petit Monsieur qui voudrait avoir l’air mais n’a pas l’air du tout, persécuté par sa femme, qui dans l’intimité l’appelle «Épouvantail» et le rationne en blinis…

Tchekhov lui-même ne faisait pas grand cas de ces pièces en un acte, qui se jouaient aux quatre coins de Russie. Dans ses Impressions de Tchekhov (Regardez la neige qui tombe, Folio), Roger Grenier raconte que «même Alexandre III, cet homme borné, riait plus fort que tout le monde quand on organisa pour lui une représentation d’Une demande en mariage

C’est justement la troisième et dernière farce jouée par Weber et ses comparses (Manon Combes et Loïc Mobihan). Du pur vaudeville, dont l’auteur comptait se rendre prodigue: «Quand je serai épuisé, écrit-il à son ami Souvorine, je ferai des vaudevilles et en vivrai. Il me semble que je pourrais en écrire une centaine par an. Les sujets de vaudeville suintent de moi comme le pétrole du sol de Bakou.» Nul besoin de mise en scène grandiloquente, Peter Stein ne la ramène pas et il a raison: ce pétrole est déjà raffiné.

Crise de nerfs – 3 farces d’Anton Tchekhov, au Théâtre de l’Atelier (Paris, 18e). Tél.: 01 46 06 49 24.

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