Danse: Shantala Shivalingappa dans l’œil du cyclone

Créé en juin dernier au festival Montpellier Danse, le spectacle est entièrement porté par Shantala Shivalingappa.

Aurélien Bory a conçu avec  aSH un portrait de cette interprète versatile. Lorsqu’elle le danse, elle fait trembler le monde. À découvrir à la Scala, à Paris.

Aurélien Bory s’est penché sur Shantala Shivalingappa comme un entomologiste sur un papillon exotique. Lui est homme de spectacle et scientifique versé dans la physique. Elle est une danseuse indienne élevée à Paris. Sa mère, Savitry Nair, avait quitté l’Inde pour rencontrer Béjart, sidérée par son ballet Bhakti.

Comme elle, Shantala est liée à ce que le monde du spectacle compte ici de plus prestigieux. Elle a débuté à 13 ans avec Maurice Béjart dans un solo de danse indienne dans 1789 et nous, sous la coupole du Grand Palais. A continué avec Peter Brook dans La Tempête, enchaîné avec Bartabas à 15 ans dans Chimère, avec Pina Bausch à 22 ans dans O Dido et Nefes, puis Amagatsu qui lui a appris la lenteur du butô. Mais son maître absolu était à Madras: Vempati Chinna Satyam qu’elle allait voir tous les étés. Il lui a transmis le kuchipudi, danse narrative où le corps ondule avec douceur, comme métamorphosé en ruisseau, tandis que les jambes attaquent avec une vivacité ravageuse.

Aurélien Bory a voulu dresser d’elle un portrait dansé, qui vieillirait avec elle, comme il l’a fait pour Stéphanie Fuster et Kaori Ito. Ils s’étaient rencontrés à Düsseldorf, où Pina avait convié Bory à présenter Plus ou moins l’infini. Comme Shantala lui confessait son éblouissement devant ce spectacle, il lui avait jeté un regard lunaire: «Ah bon, cela vous plaît, ces petits hommes qui se collettent avec de gros cubes pour faire des tangrams?»

 Grâce et vivacité

Ils se sont retrouvés en 2013 et ont commencé à dialoguer au sujet de ce qui allait devenir aSH, créé en juin dernier au festival de Montpellier. Un des plus beaux spectacles qu’il soit donné de voir: à travers Shantala, miniature indienne tout en grâce et en vivacité, la danse déferle comme un tonnerre sur le fond d’un papier kraft qui vibre et se to rd, utilisé à la fois comme décor et instrument de percussion.

«Quand je danse, je me mets dans l’œil du cyclone. Une immobilité totale à l’intérieur, et une explosion d’énergie à l’extérieur», dit-elle. On s’y tient avec elle. «La physique quantique a prouvé que l’observateur influence la réalité. Dans le spectacle, c’est pareil. C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse.»

 «C’est le regard du public qui va permettre l’alchimie de la musique et de la danse» Shantala Shivalingappa

Dans le dialogue qu’ils ont mené pendant quatre ans, Aurélien Bory a sondé méthodiquement son sujet. Et Shantala lui a répondu avec les histoires mythologiques qui ont bercé ses veillées d’enfant, comme celles de n’importe quel jeune Indien. D’abord le nom. Il y a du «Shiva» et du «lingam» dans Shivalingappa, et Shiva n’est-il pas le dieu de la Danse?

«Mon père, longtemps diplomate à l’Unesco, appartient à une communauté dédiée à Shiva. C’est chez nous un dieu très chéri et très proche. Shiva détruit l’univers, le soutient et le crée en dansant. C’est une figure très puissante et féroce, il habite la montagne en solitaire, recouvert de cendres, avec des serpents autour de son cou. Un de ses noms est celui de Rudra, que Béjart avait donné à son école à Lausanne: “Vous venez ici pour que quelque chose en vous soit détruit -votre ego- et qu’une plus grande puissance puisse se manifester à travers vous”, disait-il, rejoignant la leçon de Peter Brook, pour lequel le théâtre permet de faire vivre ce qui est invisible. Shiva est aussi cette vibration, cette pulsation invisible, au cœur de tout, repérée par la physique quantique.»

Un poème d’objets

Bory a ensuite interrogé Shantala sur la cendre. Elle lui a enseigné ce geste que les Indiens exécutent chaque matin: y plonger le doigt et s’en marquer le front pour se rappeler la réalité de notre mortalité et la vie qu’on se doit de célébrer à chaque instant. Il l’a encore interrogée sur le sens du mot «style» pour une danseuse si versatile: «Il faut se soumettre à un long apprentissage de la forme, et ensuite se permettre d’être libre à l’intérieur. Toute danse, même classique, est poreuse à l’interprète. Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence. Je l’avais remarqué chez les danseurs de Pina Bausch: leur qualité d’être et d’expression est telle qu’il suffit qu’ils marchent pour capter l’attention.»

«Le style, c’est le véhicule. Il faut le ciseler, le travailler, mais c’est ce qu’on a à l’intérieur et qui anime la forme qui fait la différence»

Shantala Shivalingappa

Il l’a encore questionnée sur la géométrie, repérant ces mandalas dessinés par les femmes chaque jour sur un coin de marche ou devant leur demeure en signe de bienvenue : «La danse, le dessin, le mouvement… toute structure a une géométrie. Quand elle est juste, elle est en ligne avec la géométrie du cosmos, et les énergies se réveillent. » Shantala a encore conté sa naissance par césarienne et la manière dont le médecin Frédérick Leboyer a bercé et massé en chantant le bébé paniqué qu’elle était jusqu’à ce qu’elle se calme soudain, saisie par la tendresse du monde.

Chaque soir, Shantala se prépare pour entrer dans ce poème d’objets qu’Aurélien Bory lui a dressé comme écrin pour aSH, et faire vibrer l’univers. «L’interprète est comme un voile immaculé. Chaque couleur, chaque image projetée sur ce voile se révèle», dit-elle. Elle cherche l’alignement juste, la clarté, la réceptivité, l’instant où l’individualité disparaît pour qu’autre chose se manifeste. Autrefois, seule sur la plage à Madras, Shantala dansait dans le soleil levant, les vagues léchant ses pieds, dociles. Aujourd’hui, elle laisse parler le dieu le plus puissant de l’Inde. Et le public la vénère, étonné qu’une si gracieuse personne puisse déchaîner l’univers.

aSH à la Scala (Paris Xe), du 16 février au 1er mars. Et tournée en France. lascala-paris.com

Copyright : Aglaé Bory