Philippe Chevilley / Chef de Service |

Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l\'Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite)
Moi (Gilles Privat) suivi par les Innocents et l’Inconnue (Dominique Valadié, en robe bleu roi, à droite) © Jean-Louis Fernandez

« Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale », la dernière pièce du prix Nobel de littérature, est à l’affiche du théâtre de La Colline. Aussi déroutante et énigmatique que drôle et poétique, elle est magistralement mise en scène par Alain Françon et magnifiée par l’interprétation de Gilles Privat et Dominique Valadié.

La force de la langue, la musique des mots… Le théâtre parfois est pur poème. Le dernier opus de Peter Handke, à l’affiche du théâtre de La Colline, nous le rappelle. Son titre à rallonge est éloquent : « Les Innocents, Moi et l’Inconnue au bord de la route départementale » ne saurait être de facture classique. Le prix Nobel de littérature autrichien tutoie l’abstraction avec ce texte flamboyant et énigmatique qu’il a mis près de quatre ans à écrire (et traduire en français). Que le spectateur soit dérouté par cette « route départementale » est normal. Il est bon, après tout, de se perdre dans un spectacle, quand il nous transporte et nous transforme à la fin.

Le héros de ce rêve éveillé est Moi. Un personnage ambigu : à la fois le « moi dramatique » et le « moi narrateur » de la pièce, « maître »et « valet » de ce petit bout de route départementale préservé. Préservé de quoi ? Du monde qui part en vrille, utilitariste, obsédé par l’économie… Sur la route, il y a la poésie, le silence, les oiseaux. Il revient à Moi de la défendre, contre les Innocents, ses semblables, qui peuplent la petite contrée rurale. Représentant d’une majorité silencieuse déshumanisée, ils sont les nouveaux « maîtres du monde ». Ils ont tiré un trait sur l’amour, l’amitié, lui préférant un bon « voisinage ». Derrière leur chef de tribu et sa femme, ils arpentent la route, bousculent Moi sans le voir ou l’invectivent. L’homme seul résiste pendant quatre saisons, guettant l’Inconnue, porteuse d’un message de paix ou de changement…

IMAGES PUISSANTES

Peter Handke émaille sa fable post-humaniste de références aux grands textes (La « Tempête » de Shakespeare, entre autres) et à ses propres oeuvres. Le propos est volontiers flou, ouvert, malicieux souvent… Pour ne pas y perdre son latin, on pouvait faire confiance à Alain Françon. Dans un superbe décor onirique de Jacques Gabel, le metteur en scène rend cette sortie de route théâtrale limpide. Il nous fait entendre tous les mots, toutes les intentions contraires de la pièce, en nous éblouissant d’images puissantes.

Françon déploie ici toute sa science de directeur d’acteurs. Les comédiens (un quatuor principal et huit Innocents) sont impressionnants de justesse et de rigueur. En particulier, Gilles Privat, qui porte les lourds habits du double Moi : bravache, émouvant, matois, drôle, il est, deux heures durant l’acteur absolu. Quant à Dominique Valadié, elle décuple la poésie du texte en ardente Inconnue, jusqu’à donner le frisson quand elle invoque de sa voix brisée tous les oiseaux du ciel. La beauté du monde peut se résumer à un simple bord de route départementale, quand le théâtre est un songe et nous emporte aussi loin.

 LES INNOCENTS, MOI ET L’INCONNUE AU BORD DE LA ROUTE DÉPARTEMENTALE
Théâtre

de Peter Handke

Mise en scène d’Alain Françon.

Paris, La Colline, 01 44 62 52 52  Jusqu’au 29 mars

Puis tournée: MC2 Grenoble du 2 au 4 avril 2020

TNS Strasbourg du 5 au 16 octobre 2020