Trump, caricature effrayante dont on sait le nom

THÉÂTRE « Sur la voie royale » de l’Autrichienne Elfriede Jelinek, offre à Christèle Tual un magnifique rôle sans mesure, dans la mise épurée en scène signée Ludovic Lagarde.

Publié le Vendredi 14 Octobre 2022

Gérald Rossi

Elle ne quittera quasiment pas la chaise qui occupe le centre du plateau, devant un demi-mur blanc, comme une coulisse volontairement mal placée. Pendant une heure et demie, la comédienne Christèle Tual ne quittera pas non plus la parole. Celle de l’autrice Autrichienne Elfriede Jelinek (Nobel de littérature en 2004), au verbe qui roule souvent comme un fleuve en furie, à d’autres moments comme des ruisseaux de montagnes coléreuses. « Le texte n’a de sens que dans ses multiples interprétations, ses énigmes, visions, métamorphoses ou révélations » prévient la notice de présentation. Et sans un parti pris de fureur et de sagesse mélangées, il pourrait être, si l’on pousse à l’extrême, un inintelligible galimatias. Il n’en est rien, et de loin.

Elfriede Jelinek a écrit « Sur la voie royale », ici traduit de l’Allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, au lendemain de l’élection de Donald Trump à la présidence des États Unis. C’était hier mais déjà du passé. Le propos, lui, demeure actuel. L’extravagant et effrayant président n’est jamais nommé, mais la chevelure comme quelques prises de position ne font pas douter. Jelinek ne raconte pas l’histoire de la démocratie, ni celle du monde, ni celle des USA, mais, pour en parler quand même, elle convoque Piggy la cochonne, Freud, Heidegger, ou encore Œdipe. La création musicale de Wolfgang Mitterer soutient le propos, mieux, en épouse les contours.

Personnage muet, mais indispensable, l’habilleuse, coiffeuse, maquilleuse… (bravo Pauline Legros dans ce rôle ingrat), ne cesse, pendant tout le spectacle, de transformer Christèle Tual, qui rajeunit, vieillit, effraie à défaut d’attendrir, tout en portant haut cette colère féminine. La dénonciation est constante. Sexisme, racisme, peur de l’autre, perte des repères, naufrage de la démocratie trouble, capitalisme régnant sur l’univers, et l’on en passe, sont crachés. Sans que l’on en perde une miette, tant la qualité de l’interprétation est constante.

Et cette demi-immobilité ne donne que plus de force à cet ensemble pourtant hétéroclite. Et qui peut même désorienter. La dernière réplique « Ne soyez pas fâché contre moi et évitez de m’écouter ! » en est une illustration trompeuse. Un peu plus tôt, Jelinek écrit : « Nous n’avons plus rien à dire, c’est notre châtiment et votre joie. Vous êtes contents, hein ? Notre époque s’arrête ici, le stylo est vide depuis longtemps. La vôtre commence ». Pour dire Trump au passé, et un futur trouble…

Jusqu’au 22 octobre, Théâtre14, avenue Marc Sangnier, Paris 14e. Téléphone : 01 45 45 49 77. www.theatre14.fr