Le metteur en scène Alain Françon offre un éclairant « Misanthrope » en lui restituant tout son mystère d’origine. 

Par Brigitte Salino- Publié aujourd’hui à 09h20, mis à jour à 09h24

Alceste (Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon.

(Gilles Privat) et Philinte (Pierre-François Garel) dans « Le Misanthrope », de Molière, mis en scène par Alain Françon. MICHEL CORBOU

Plus le temps passe, plus Alain Françon va vers la simplicité. Sa mise en scène du Misanthrope en offre un exemple remarquable : c’est une ligne claire qui n’élude aucune ombre de la pièce – une des plus grandes de Molière avec Dom Juan et Le Tartuffe. Une des plus mystérieuses aussi, sous sa lisible apparence : qu’est-ce donc en effet qu’un homme comme Alceste, qui s’obstine dans sa haine du monde et va jusqu’à décider de sa mort sociale en quittant Paris pour un « désert », soit la campagne française ? Que faut-il qu’il ait subi pour se retrancher dans une si austère solitude ?

Quelque chose travaille Alceste au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi

Bien sûr, on vous dira – et le texte aussi – qu’Alceste n’en peut plus de la vacuité du monde gravitant autour de la cour du roi Louis XIV (nous sommes en 1666). Que la fatuité de cette société, jointe à son hypocrisie, le hérisse au plus haut point. Que l’attitude de Célimène, qu’il aime en dépit de sa coquetterie et qui refuse de le suivre en sa campagne, parce que « la solitude effraye une âme de20 ans », terrasse son dernier espoir. Mais cela suffit-il à faire d’Alceste un misanthrope ? Non. Quelque chose travaille cet homme au plus profond de lui, sans que l’on sache vraiment quoi.

Peut-être faut-il en chercher la cause dans une note en bas de la page 155 de l’édition Folio de la pièce : un livre attribué à Molière, qui ne l’avait pas écrit, pour le discréditer après la violente querelle du Tartuffe. Une querelle religieuse qui aujourd’hui nous passe au-dessus de la tête, mais qui pesa fort dans la vie et l’œuvre de Molière.

C’est peut-être pour cette raison que Le Misanthrope nous échappe et nous reste mystérieux, si on l’approche sans essayer de lui donner les habits d’une lecture – politique, psychanalytique ou autre –, comme le fait Alain Françon.

Elégance discrète mais affirmée

Sa mise en scène respecte l’unité de temps, de lieu et d’action. Elle suit le cours d’une journée, que l’on voit filer au rythme de la lumière changeante dans une pièce « grand siècle » où cohabitent un sol carrelé et un parquet à point de Hongrie. Nous sommes chez Célimène, mais Alceste (Gilles Privat) ne porte pas les fameux rubans verts du Misanthrope : il est habillé d’un costume noir à l’élégance discrète mais affirmée, celle d’une classe parisienne qui se sait dominante. Il en va de même pour ceux qui l’entourent : son ami le conciliant Philinte (Pierre-François Garel), Célimène la coquette (Marie Vialle) et sa douce cousine Eliante (Lola Riccaboni), Arsinoé la peste (Dominique Valadié) et Oronte (Régis Royer) l’amoureux de Célimène, tout aussi ridicule avec son sonnet que le sont Acaste (Pierre-Antoine Dubey) et Clitandre (David Casada), les marquis snobs.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes. Un monde où le corps n’a d’autre usage que de tenir son rang. Où les mains, qui jamais ne travaillent, sont les attributs d’une gestuelle. Où l’on se tient droit, genoux bien serrés ou jambes négligemment croisées quand l’on est assis. Où le teint du visage est clair, le cheveu apprêté ou teint s’il le faut. Où rien n’importe, en somme, sinon de frayer son chemin en sachant se positionner sur l’échiquier social. A ce jeu, Alceste joue le fou : il bouscule les règles, rentre dedans, s’emporte et s’énerve. Dit ce qu’il pense, quand les autres pensent ce qu’ils ne disent pas. Ou rarement.

Tout ce monde vit dans un entre-soi dont Alain Françon se régale de nous montrer les codes

Quand la méchanceté éclate dans ce milieu, elle est terrible. Alceste y échappe : il n’est pas méchant, mais haineux, de cette haine qui est une dague portée contre soi. Son ami Philinte a beau vouloir l’apaiser, rien n’y fait. C’est d’ailleurs troublant à quel point Philinte apparaît comme l’autre face de la médaille du misanthrope : son désir de conciliation répond mot pour mot à l’incessante contradiction portée par Alceste. Seraient-ils le même homme ? La mise en scène d’Alain Françon le laisse entendre, comme elle laisse entendre que Célimène est moins une coquette qu’une femme d’affaires apprenant à mener sa barque, du haut mal aguerri de sa jeunesse.

Aucun mot n’échappe au spectateur : Alain Françon a l’oreille fine d’un lecteur qui ne s’emballe pas, et sa ferme douceur guide les comédiens magnifiques dans chaque recoin du texte. On sort de la représentation convaincu et troublé par la clarté d’une mise en scène qui rend tout son mystère à un Alceste moins misanthrope que seul dans son malheur.

Le Misanthrope, de Molière. Mise en scène : Alain Françon. Théâtre du Préau, à Vire (Calvados), 14 et 15 mars ; Centre dramatique national de Reims (Marne), du 20 au 22 ; Jeu de Paume, à Aix-en-Provence (Bouches- du-Rhône), du 26 au 30 ; MC2, à Grenoble (Isère), du 3 au 13 avril ; Centre dramatique d’Angers (Maine-et-Loire), du 23 au 25 avril ; Théâtre de Pau (Pyrénées-Atlantiques), les 30 avril et 1er mai ; Espace Cardin, à Paris, du 18 septembre au 22 octobre ; Théâtre national de Strasbourg (Bas-Rhin), du 16 au 21 octobre et du 4 au 9 novembre.

Brigitte Salino  (Lille (Nord), envoyée spéciale)