Source : Théâtre : Césaire en majesté au TNP, Les Echos Week-end

Théâtre : Césaire en majesté au TNP

Philippe Chevilley / Chef de Service |

 Théâtre : Césaire en majesté au TNP Photo Michel Cavalca

De l’Afrique aux Caraïbes, du Congo à Haïti… Trois ans après « Une saison au Congo », on retrouve Marc Zinga, le collectif Béneeré (du Burkina Faso) et leurs camarades dans « La Tragédie du roi Christophe », l’oeuvre maîtresse d’Aimé Césaire. On est ému de retrouver sur scène une troupe intense de 18 comédiens, 14 figurants, 4 musiciens, mis en scène avec sobriété et tranchant par Christian Schiaretti.

Pourtant la pièce n’est pas facile à aborder. Césaire invente un théâtre total qui, à partir d’un personnage historique – Henri Christophe a régné sur le nord d’Haïti (de 1811 à 1820) quelques années après l’indépendance -, convoque Shakespeare, Claudel, Péguy, pour délivrer un message politique et poétique, humaniste et métaphysique. On pouvait faire confiance au directeur du TNP pour aller droit au texte – nous faire entendre toutes ses vérités douloureuses et ambiguës sur le difficile exercice du pouvoir après l’émancipation – à Haïti comme ailleurs.

Dans un décor circulaire, mêlant le profane et le sacré (la petite scène populaire, où jouent les musiciens est dominée par un orgue majestueux), Schiaretti ordonne des tableaux vifs et stylisés, privilégie les harangues face au public, limite les déplacements à l’essentiel… Du combat de coqs initial à la chute du roi paralysé, en passant par le sacre, il distille avec parcimonie des images fortes, s’effaçant volontiers devant la puissance des mots. Derrière la lutte entre Christophe, l’ancien esclave qui veut bâtir un monde nouveau à marche forcée, et Pétion, le mulâtre républicain qui cherche le compromis avec la France, pointe le surnaturel, l’esprit vaudou, une force tellurique que seul le poète peut exprimer.

Force de la langue

Si, par moments, le spectacle paraît un peu didactique et figé, on est emporté par la force de la langue, l’énergie et la beauté des comédiens. Le duo Marc Zinga (Christophe)-Emmanuel Rotoubam Mbaide (son bouffon Hugonin) fait des miracles – le premier imposant son charisme fiévreux, le second, sa drôlerie désespérée.

Et puis il ne faut pas s’y tromper : Schiaretti et sa troupe nous parlent d’abord de politique : de ce regard noir sur des Blancs qui cultivent l’amnésie, de l’utopie qui ­partout se fait la malle, du pouvoir qui se shoote à la folie. Le dernier acte, où le tyran apparaît sur son fauteuil roulant alors que son bouffon se grime en zombie, apparaît telle la sombre métaphore d’un présent délétère.

 Théâtre : « La Tragédie du roi Christophe » d’Aimé Césaire. MS C. Schiaretti. TNP de Villeurbanne, jusqu’au 12 fév. A Sceaux (Gémeaux) du 22 fév. au 11 mars. 3 heures.

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/week-end/culture/spectacles/0211729879115-cesaire-en-majeste-au-tnp-2061376.php#7vjyEWmXePp5mLp1.99