La jeune metteuse en scène qui aime « la fiction et la friction » a quatre spectacles prochainement à l’affiche, dont « Le Quai de Ouistreham ». 

Par Fabienne Darge  Publié le 21 septembre 2020 à 08h00

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Louise Vignaud sera partout cette saison, mais en attendant, en ce début septembre, elle est à Lyon, dans son petit Théâtre des Clochards Célestes, que l’on atteint en grimpant les rues pentues et les traboules de la Croix-Rousse. La jeune metteuse en scène n’a pas moins de quatre spectacles à l’affiche ces prochains mois : Le Quai de Ouistreham, adaptation du livre de Florence Aubenas(journaliste au Monde) ; Rebibbia, d’après celui de Goliarda Sapienza ; Agatha, de Marguerite Duras ; et la création de La Dame blanche, de François-Adrien Boieldieu, à l’Opéra de Rennes.

Cette avalanche joyeuse vient à son heure dans un parcours exemplaire, marqué par l’évidence d’une vocation qui s’est manifestée très tôt, et n’a jamais flanché. A 32 ans, Louise Vignaud a déjà nombre de spectacles à son actif, tous aussi forts et sensibles que le sont Le Quai de Ouistreham, Rebibbia et Agatha. Elle a monté Molière, Feydeau ou Sénèque, a signé des mises en scène au TNP (Théâtre national populaire) de Villeurbanne ou à la Comédie-Française.

Capitaine d’équipage

Le tableau pourrait être lisse et trop parfait, si Louise Vignaud n’était une personne aussi vivante et lumineuse, passionnée par l’outil qu’elle s’est choisi, le théâtre, pour regarder le monde. Elle ne prétend pas avoir dû batailler pour en arriver là : elle est née dans les beaux quartiers – Paris 6e –, de parents architectes, couvée par une grand-mère professeure de lettres, qui l’a emmenée à la Comédie-Française et au Théâtre de l’Odéon dès son enfance.

« Pour moi, l’architecture est déjà une forme de mise en scène, un apprentissage du regard, souligne-t-elle. Toute mon enfance, je l’ai passée à mettre en scène mes cousins. Puis j’ai vu la Phèdre montée par Patrice Chéreau en 2003, j’avais 15 ans, j’avais été frôlée par le manteau de Thésée (que jouait Pascal Greggory)… Il n’était plus question d’envisager autre chose », dit-elle amusée.

La jeune femme intègre le lycée Louis-le-Grand et son club théâtre, que Patrice Chéreau et Jean-Pierre Vincent, qui y ont fait leurs débuts, ont rendu célèbre. Les deux metteurs en scène seront ses pères tutélaires. Jean-Pierre Vincent, notamment, suit ses premiers pas avec une attention toute particulière. Plus tard, il qualifiera de « chef-d’œuvre » sa mise en scène de Calderon, de Pier Paolo Pasolini, qu’elle signe en guise de spectacle de sortie de l’Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt).

« Comment relire, “critiquer” un texte, le faire réentendre, ressortir ce qui n’avait pas été entendu jusque-là : la démarche me passionne »

Louise Vignaud gardera la tête froide. Après Louis-le-Grand, elle a intégré l’Ecole normale supérieure (ENS), puis l’Ensatt à Lyon. « Le texte, la littérature, ont été premiers dans mon amour du théâtre, et je me sens profondément reliée à cette tradition intellectuelle du théâtre français des metteurs en scène-lecteurs, qu’incarnent Roger Planchon, Jean-Pierre Vincent et Chéreau, revendique-t-elle. Comment relire, critiquer un texte, le faire réentendre, ressortir ce qui n’avait pas été entendu jusque-là : la démarche me passionne. Mais j’avais aussi besoin d’un apprentissage plus concret, de me frotter au plateau. »

C’est donc bien armée qu’en 2014 elle crée sa compagnie, La Résolue. Le nom a été trouvé par son père, quand sa fille lui a demandé de la définir. Louise Vignaud a découvert à cette occasion que La Résolue avait été le nom d’un célèbre navire marchand qui avait commencé son activité sous Louis XIII, et ce lien lui a plu. « Le théâtre a toujours été lié à la marine. Dans les deux cas, il y a voyage, embarcation et équipage. »

Un équipage dont elle est la capitaine, sans équivoque. Elle assume l’autorité inhérente à ce rôle de metteur en scène, longtemps resté exclusivement masculin. « Un spectacle à monter, c’est une responsabilité. Il y a des moments où on est obligé de ramener le bateau sur la bonne voie. » De Sénèque à Goliarda Sapienza, de Feydeau à Pasolini, de Molière à Florence Aubenas, l’éclectisme de ses choix a d’emblée surpris, et lui a d’ailleurs souvent été reproché, de même que son goût des textes l’a cataloguée un peu vite comme une « classique », dans un théâtre français « qui aime bien enfermer les gens dans des cases », dit-elle.

« Faire exploser les carcans »

Elle voit pourtant les mêmes obsessions courir dans tous ses spectacles : « La place de la femme, la question de l’enfermement, le besoin de faire exploser les carcans. » Le regard qu’elle porte sur les personnages féminins dans des classiques comme Le Misanthrope ou Phèdre est à mille lieues de celui qui a prévalu pendant des siècles, porté par des metteurs en scène hommes. Quant à son supposé classicisme, il tiendrait plutôt du baroque. Elle aime la théâtralité, la scénographie, le costume et l’assume, mais sans académisme. Dans son Misanthrope, les longues jupes en taffetas se portaient avec des doudounes, dans un mélange qu’elle avait réussi à rendre évident.

Elle aime, dit-elle, « la fiction et la friction ». Se souvient d’un mantra du maître américain Bob Wilson : « Si vous mettez un chandelier baroque sur une table baroque, cela n’aura aucun intérêt. Mais si vous posez ce chandelier sur un rocher face à la mer, vous commencez peut-être à avoir quelque chose d’intéressant. »Pour Le Quai de Ouistreham, elle a conçu un dispositif très simple, mais d’une justesse parfaite, en compagnie de la comédienne Magali Bonat : l’actrice voulait absolument jouer ce texte, qu’elle porte avec une intensité jamais démentie pendant toute la représentation.

Une fois Le Quai remis à quai au Théâtre 14, à Paris, Louise Vignaud repartira sur les routes. Elle a des projets avec la Comédie-Française, une création en préparation sur la guerre d’Algérie et sa mémoire, rêve de diriger un centre dramatique national, s’émerveille de voir grandir son petit garçon. Le théâtre et la vie, jamais l’un sans l’autre, résolument.

Le Quai de Ouistreham, de Florence Aubenas. Théâtre 14, Paris, du 22 septembre au 3 octobre. Puis au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon du 6 au 10 octobre, et en tournée jusqu’en avril 2021. Rebibbia, de Goliarda Sapienza : tournée en novembre et décembre. Agatha, de Marguerite Duras : tournée en janvier 2021. La Dame blanche : création à l’Opéra de Rennes en décembre.

Fabienne Darge Lyon envoyée spéciale 

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