Théâtre : Sami Frey, passeur de ceux qui ne sont pas revenus des camps

L’acteur fait une lecture poignante d’« Un vivant qui passe », de Claude Lanzmann, au Théâtre de l’Atelier, à Paris.

ParBrigitte Salino

Publié le 22 septembre 2021 à 16h04 – Mis à jour le 28 septembre 2021 à 17h02

Temps de Lecture 5 min

Sami Frey a 83 ans. Tous les jours, sauf le lundi, il monte à vélo du cœur de Paris, où il habite, au Théâtre de l’Atelier, à Montmartre, où il lit Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann. Il refuse tout entretien à l’occasion de cette lecture, comme il refuse obstinément de parler de son histoire d’enfant juif caché pendant la seconde guerre mondiale.

Il faut croire qu’une raison impérieuse l’a incité à lire en public Un vivant qui passe, qui aborde la question juive à travers un témoignage recueilli par Claude Lanzmann, au cours des douze années pendant lesquelles il a travaillé à Shoah, son film documentaire dont l’onde de choc n’a pas faibli depuis sa sortie en salle, en 1985.

Ce témoignage est celui du Suisse Maurice Rossel .Délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Berlin de 1942 à 1945, il participa à la première visite du camp de concentration de Theresienstadt organisée par les nazis le 23 juin 1944. Dans la préface d’Un vivant qui passe (Folio, 77 pages, 5 euros), Claude Lanzmann explique que « pour des raisons de longueur et d’architecture, [il avait] renoncé à traiter frontalement dans son film le sujet extraordinaire de Theresienstadt, à la fois central et latéral dans le déroulement et la genèse de la destruction des juifs d’Europe ». Le témoignage de Maurice Rossel n’apparaît donc pas dans Shoah. Il a été édité dans un DVD (épuisé) qui contient également Sobibor.

Quand Claude Lanzmann le rencontre, chez lui, dans son village suisse en 1979, Maurice Rossel explique qu’il est arrivé à Berlin à 25 ans. A la demande du CICR, il est allé visiter des camps de concentration pour essayer d’obtenir des renseignements. Dans Un vivant qui passe, il parle d’Auschwitz, où il s’est rendu seul, en voiture, et où, dans son souvenir, il a passé une demi-heure ou trois quarts d’heure avec le commandant du camp, « un jeune homme très élégant, aux yeux bleus, très distingué, très aimable », qui lui a parlé de ses parties de bobsleigh dans les Grisons suisses – une pratique loin des siennes, fils d’ouvrier qui deviendra médecin.

« Des squelettes ambulants »

Maurice Rossel demande à visiter l’infirmerie, ce qui lui est refusé. Et c’est tout. Il ne voit pas le « Arbeit macht frei » (« travailler rend libre ») à l’entrée de Birkenau, le camp d’extermination à un kilomètre d’Auschwitz, ni les trains qui y vont ni les lueurs et les fumées des fours crématoires. Il croise des lignes de détenus en pyjamas rayés, « des squelettes ambulants (…) vous observant avec une intensité incroyable, au point de se dire : (…) “Un vivant qui passe” ». Maurice Rossel sait quand il s’y rend qu’Auschwitz est un camp dont on ne revient pas. Mais il n’en sait pas plus à l’issue de sa visite.

Theresienstadt était un ghetto pour l’image, voulu par Adolf Eichmann. Et c’est cette image qui a été soigneusement mise en scène par les nazis

A Theresienstadt, la visite fait suite à une demande insistante de pays neutres. Elle a lieu le 23 juin 1944 et est organisée par les nazis, qui autorisent pour la première fois des étrangers à inspecter ce qu’ils appellent « le ghetto modèle » : une ancienne ville forte tchèque, à une soixantaine de kilomètres de Prague, dont les habitants ont été remplacés par des juifs allemands « prominenten » – des « personnalités » (grands avocats, artistes, médecins, hommes politiques…), dont beaucoup étaient très âgés. C’était un ghetto pour l’image, voulu par Adolf Eichmann. Et c’est cette image qui a été soigneusement mise en scène par les nazis.

En prévision du 23 juin, des chaussées ont été asphaltées, un kiosque à musique édifié, des pavillons pour enfants aménagés, un gymnase maquillé en synagogue… Les noms des rues ont été changés, celui de « ghetto » est devenu « zone de peuplement juif ». Le Theresienstadt présenté à la délégation étrangère est un décor, dans lequel la population, bien habillée, joue le jeu d’une vie normale, que les nazis ont réglé au cours d’intenses répétitions. Maurice Rossel reste une journée à Theresienstadt. Pendant sa visite téléguidée de bout en bout, il prend des photos et ne regarde pas plus loin que ses yeux. Il ne voit pas que, derrière le théâtre qu’on lui montre, les gens vivent dans des conditions atroces.

Un texte, deux paroles

Il y avait cinq mille morts par mois à Theresienstadt, un four crématoire et des déportations vers des camps d’extermination. Quand Claude Lanzmann le lui objecte, Maurice Rossel répond : « Je ne pouvais pas inventer des choses que je n’avais pas vues. » Dans son rapport, dont il dit à Claude Lanzmann qu’il le signerait encore, en 1979, il décrit « une ville de province presque normale ». Et il reste persuadé que c’était « un camp pour des notables juifs privilégiés ».

Brisons-là. Entrons au Théâtre de l’Atelier, où Sami Frey est assis à une petite table, sur laquelle est posée une tablette. Il est vêtu de noir, et, autour de lui, le noir règne. Concentration sur l’essentiel : un texte, deux paroles – celle de Maurice Rossel et celle de Claude Lanzmann qui se répondent à travers des intonations différentes.

Dans cette lecture, le corps et la voix de Sami Frey ne font qu’un. Corps dans la nuit, voix née de la nuit

Dans cette lecture, le corps et la voix de Sami Frey ne font qu’un. Corps dans la nuit, voix née de la nuit. L’acteur a raison de préciser qu’il ne joue pas : cela n’aurait pas de sens. Lire, c’est dire. Faire entendre, de la manière la plus simple, qui atteint au plus profond, avec Sami Frey. Question de talent, bien sûr. Histoire d’une vie, tout autant. Passeur, Sami Frey est un passant qui revient de loin et parle au nom de tous ceux qui ne sont pas revenus des camps. L’aveuglement de Maurice Rossel est un miroir renvoyé à tous ceux qui n’ont pas voulu voir, et que les mots de Claude Lanzmann traquent, avec la précision de la vérité qui éclate.

On ne s’étonne pas qu’à la fin de la lecture, Sami Frey se lève, regarde le public et s’en aille, sans revenir saluer. Le rideau de fer du théâtre tombe, sur le bruit d’un train.

Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann, lu par Sami Frey. Théâtre de l’Atelier, 1, place Charles Dullin, Paris 18e. Tél. : 01-46-06-49-24. Jusqu’au 17 octobre, du mardi au samedi à 19 heures ; dimanche à 11 heures. De 23 € à 39 €.