Au Théâtre de l’Atelier à Paris, Peter Stein met en scène Jacques Weber dans trois courtes pièces de l’auteur russe. 

Par Brigitte Salino  Publié hier à 18h30

Temps de Lecture 3 min.

Jacques Weber dans « Crise de nerfs », une soirée avec trois courtes pièces de Tchekhov, mise en scène par Peter Stein. Le 18 septembre 2020, au Théâtre de l’Atelier, à Paris. MARIA-LETIZIA PIANTONI

Des cheveux hirsutes, une barbe folle, un regard égaré : sur l’affiche du Théâtre de l’Atelier à Paris, le visage de Jacques Weber est à peine reconnaissable. On pourrait penser qu’il joue Lear. Il joue Svetlovidov, un vieil acteur citant Lear, dans une pièce de Tchekhov, Le Chant du cygne, qui est présentée avec Les Méfaits du tabacet Une demande en mariage, sous le titre de « Crise de nerfs ». C’est un plaisir de voir réunies ces trois pièces dans une soirée qui scelle l’entente entre un acteur et un metteur en scène d’exception, Jacques Weber et Peter Stein.

Depuis leur première rencontre, à l’occasion du Prix Martin, d’Eugène Labiche, à l’Odéon, en 2013, ils ont abordé Beckett, avec La Dernière Bande, en 2016, et Molière, avec Tartuffe, en 2018. Mais jamais ils ne se sont aussi bien accordés.Peter Stein a vécu vingt ans en compagnie d’Anton Tchekhov. Il a monté ses grandes pièces, il est revenu plusieurs fois à certaines d’entre elles, telle La Cerisaie, et laissé des souvenirs inoubliables, comme celui des Trois sœurs, avec la scène de la toupie dont parlent encore ceux qui l’ont vue, à Nanterre-Amandiers, en 1988.

Dans Mon Tchekhov (Actes Sud-Papiers, 2002), le metteur en scène allemand, né en 1937, témoigne de l’attachement, artistique et humain, qui le lie à l’auteur russe. Avec le temps, Peter Stein a eu envie d’aller vers les « petites » pièces de Tchekhov. Pour lui, elles contiennent en germe les chefs-d’œuvre, et elles offrent une liberté de ton dont il fait son miel dans Crise de nerfs.

Morceaux de bravoure

Un vieil acteur qui s’est endormi dans un théâtre (Le Chant du cygne). Un pseudo-conférencier tétanisé par sa femme (Les Méfaits du tabac). Un propriétaire terrien, sa fille et leur voisin qui se disputent bêtement (La Demande en mariage). Les personnages de ces pièces sont loin d’être des héros. Ils ont leur lot de faiblesse, de lâcheté, de bêtise et de bizarrerie. Mais Tchekhov observe avec l’humanité teintée de cet humour fataliste qui lui est propre, et nous les rend proches.

Jacques Weber, qui aborde Tchekhov pour la première fois, passe d’un rôle à l’autre en grand acteur aguerri : c’est un colosse sensible, un intempestif discret

Si le vieil acteur s’est endormi, c’est parce qu’il avait trop bu après la représentation. Il se retrouve seul dans le théâtre avec le souffleur, qui tente de le convaincre de rentrer chez lui. Il ne veut pas. Personne ne l’attend, il est vieux, et il regarde la fosse en se disant qu’elle a englouti sa vie et son talent. A cet homme, ce pauvre Lear du théâtre, en bout de course, Jacques Weber donne une puissance dévastée, à l’image de sa forte stature ployant sous un visage au teint crayeux.

Dans Les Méfaits du tabac, il se redresse, mais comme un âne battu. Fini la tignasse et l’air hagard de Svetlovidov, le vieil acteur. Jacques Weber endosse le rôle de Nioukhine avec des cheveux teintés et des favoris. Il est censé donner une conférence sur le tabac mais, très vite, il bifurque sur son épouse qui le traite comme un moins que rien. Jacques Weber s’en donne à cœur joie.

Puis le voilà sans fard, chaussé de bottes et élégamment vêtu, en père d’une Natalia dont le voisin, Lomov, vient demander la main. Jacques Weber s’efface alors devant les deux jeunes comédiens, Loïc Mobihan et Manon Combes, à qui reviennent les morceaux de bravoure.

Ces morceaux de bravoure reposent sur l’expression d’une nervosité qui atteint les personnages des trois pièces et se manifeste de diverses manières – crise d’asthme, jambe qui tremble, gémissements, logorrhée, bafouillement… La mise en scène de Peter Stein pointe ce côté farcesque qui met en branle l’incontrôlable, et donne un fameux grain à moudre aux comédiens. Encore faut-il maîtriser cet équilibre instable dans le jeu.

Jacques Weber, qui aborde Tchekhov pour la première fois, passe d’un rôle à l’autre en grand acteur aguerri : c’est un colosse sensible, un intempestif discret. Il y a une grande beauté, et une belle élégance dans sa façon d’accompagner Loïc Mobihan et Manon Combes, une comédienne éclatante qui provoque l’hilarité dans la salle. Car, plus le temps passe, plus l’on rit, dans cette Crise de nerfs. Ce n’est pas le moindre mérite de la soirée. Surtout en ce moment.

Crise de nerfs (trois pièces d’Anton Tchekhov), mise en scène de Peter Stein. Avec Jacques Weber, Manon Combes et Loïc Mobihan (1 h 35). Théâtre de l’Atelier, 1, place Charles-Dullin, Paris 18e, Tél. : 01-46-06-49-24. Du mardi au samedi à 21 heures, le dimanche à 17 heures. De 25 € à 43 €. Le spectacle, prévu jusqu’au début janvier 2021, fait relâche à certaines dates, et se joue en province (voir les villes et les dates sur Theatre-atelier.com).

Brigitte Salino 

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