A Strasbourg et à Villeurbanne, Christine Letailleur et Louise Vignaud mettent en scène deux textes de l’écrivaine, « L’Eden Cinéma » et « Agatha », qui évoquent l’inceste et la mère. 

Par  Fabienne Darge   Publié aujourd’hui à 10h30

La mer et la mère, toujours recommencées, comme des vagues inépuisables et changeantes, qui seraient celles de l’écriture de Marguerite Duras. Toute la matrice de l’œuvre est là, avec l’inceste entre frère et sœur, et le colonialisme. Ces motifs premiers auxquels l’écrivaine n’a cessé de revenir, en une infinité de variations littéraires, théâtrales et cinématographiques, sont au cœur de deux de ses textes, présentés simultanément, et mis en scène par des femmes : au Théâtre national de Strasbourg (TNS), Christine Letailleur propose sa vision de L’Eden Cinéma ; au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, Louise Vignaud offre sa lecture d’Agatha.

Les deux œuvres se renvoient de nombreux échos, et sont emblématiques de la manière dont Duras n’a cessé de réécrire la légende de sa vie, en d’incessants glissements entre réel et fiction, en d’inlassables explorations formelles dans l’espace-temps d’une mémoire toujours à reconstruire.

C’est d’autant plus frappant ici que L’Eden Cinéma et Agatha arrivent relativement tard dans la vie et l’œuvre de Duras. En 1977, l’écrivaine a 63 ans. Elle a envie de revenir au théâtre, et réécrit pour la scène un de ses premiers romans, Un barrage contre le Pacifique, paru en 1950. Elle retourne donc à son enfance en Indochine, à sa mère, « ce monstre dévastateur », cette mère ruinée, flouée par une administration coloniale corrompue, qui lui a vendu des terres incultivables, régulièrement noyées par les eaux salées du Pacifique.

Aspects tabous

La pièce rend plus explicites certains aspects restés tabous dans le roman, notamment l’amour entre la sœur et le « petit frère » – synthèse en fait des deux frères de Duras. Claude Régy, qui a créé la pièce, en 1977, voyait même dans l’inceste le motif essentiel de la pièce, « un inceste assez violent, imaginaire (…), un rapport très violent ».

Christine Letailleur n’insiste pas sur cet aspect, non plus que sur la violence de cet amour interdit, ce qui édulcore un peu la pièce, malgré ces excellents acteurs que sont Caroline Proust (Suzanne, double de Marguerite) et Alain Fromager (Joseph, le frère).

Dans sa mise en scène épurée – un peu trop sans doute, au point que manquent certains éléments sensibles –, c’est la mère qui occupe toute la place. Une mère universelle et mythique, protectrice et destructrice, figure tragique, mère-gorgone d’autant plus impressionnante qu’elle est interprétée par une actrice d’une puissance peu commune : Annie Mercier, sa présence tellurique et fragile tout ensemble, sa voix comme un grondement venu du fond des âges.

Avec elle se tisse le motif de la mère vampire, elle-même dévorée par le vampirisme colonial contre lequel elle a tenté de se dresser, ne laissant peut-être à ses enfants que le refuge de leur amour impossible à vivre dans le réel.

Filets troués de la mémoire

Dans Agatha, en revanche, l’union incestueuse, réelle ou rêvée, est au cœur, tandis que la dimension coloniale se fait plus discrète, ainsi que le personnage de la mère – discrétion apparente, du moins, puisque tout y reviendra, à la fin.

Marguerite Duras a écrit ce texte-là trois ans plus tard, en 1980, alors qu’elle venait de rencontrer Yann Andréa, qui sera le compagnon des seize dernières années de sa vie. Elle a lu L’Homme sans qualités, de Robert Musil, qui a été pour elle une véritable révélation, notamment parce qu’il ravive un thème et des images qui l’obsèdent depuis toujours, à travers le couple incestueux formé par le narrateur Ulrich et sa sœur Agathe. Elle fera désormais de l’inceste entre frère et sœur l’archétype de toute passion interdite.

Dans une villa au bord de la mer, la villa Agatha, le frère et la sœur se retrouvent après la mort de la mère. La sœur est venue dire au frère qu’elle le quittait, pour toujours. « Ils se parleront dans une douceur accablée, profonde », écrit Duras dans la didascalie d’ouverture.

Marguerite Duras : « Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter »

Tout se passe dans les mots, avec ce texte qui est un des plus beaux de Duras, un des plus mystérieux, un de ceux où les vagues de l’écriture viennent mourir et refluer avec un mélange de douleur et de douceur admirable. Tout se passe dans les mots, pour que le frère et la sœur, une dernière fois, tentent de s’approcher de cet indicible qui leur est arrivé, un amour interdit qui doit finir, qui doit mourir. Pour qu’ils essaient de le retenir, une dernière fois, dans les filets troués de la mémoire.

Sven Narbonne et Marine Behar dans « Agatha », mise en scène par Louise Vignaud. RÉMI BLASQUEZ

« Le désir de l’inceste, ce n’est pas représentable, donc ce n’est pas la peine de le représenter », faisait remarquer Duras à propos du film qu’elle tirera de son texte, Agatha ou les lectures illimitées. Comme chez Christine Letailleur, l’espace imaginé par Louise Vignaud est avant tout un espace mental, un espace pour les mots, pour l’imaginaire – et pour les acteurs. « Le corps est enfermé tout entier sous les paupières », il n’y aura pas de représentation directe.

Espace mental, mais pas abstrait – ce qu’il est, un peu trop, chez Letailleur –, où les signes, discrets et sensibles, permettent à l’imagination de vagabonder. Un espace à la fois concret et fantomatique, une méridienne recouverte d’un drap blanc, un bouquet de fleurs à la couleur passée, la coiffeuse de la mère, où les rouges à lèvres et les lettres sont eux aussi desséchés par le temps.

Un jeu charnel

Ce qu’a fait la jeune Louise Vignaud avec ce texte est remarquable. D’abord dans sa lecture de la pièce qui, contrairement à nombre de mises en scène, n’idéalise pas l’amour entre le frère et la sœur, et lui restitue toute sa violence, sa complexité. « Est-ce que l’on consent lorsque l’on ne sait pas ? », s’interroge la metteuse en scène. « Aujourd’hui, on entend quelque chose de très glaçant dans leur relation. Même si la grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation. Elle prend l’inceste comme une question humaine fondamentale et complexe, révélatrice des contradictions qui font l’homme. »

Louise Vignaud, metteuse en scène : « La grande force de Duras, c’est qu’il n’y a chez elle aucun jugement, aucune condamnation »

Remarquable aussi, le travail sur le jeu, qui s’éloigne résolument de la « petite musique durassienne »telle qu’elle a pu, avec le temps, devenir une convention. Un jeu charnel, concret, où la langue s’incarne formidablement dans les corps. Celui de l’acteur Sven Narbonne, corps terrien qui donne le sentiment de s’effriter peu à peu, de tomber en poussière au fur et à mesure que le noyau familial qui a tenu la mère, le frère et la sœur ensemble se dissout. Et corps sensuel, totalement habité par les mots, d’une superbe actrice, Marine Behar, qui n’est pas sans évoquer Fanny Ardant – grande durassienne devant l’éternel.

Tous deux s’emparent de cette partition aussi subtile que difficile avec infiniment de justesse et de sensibilité, plongent dans le flux et le reflux des mots qui disent cet amour « dans lequel tout se mélange, remarquait Duras : l’enfance, l’amour de la mère, qui est partagé par les deux ; et la négation de l’avenir, c’est-à-dire la négation de la maturité ».

Leur corps à corps douloureux, acharné, pour se confronter à leur passé, porte haut le texte de Duras, et l’inscrit dans la lignée des grands auteurs tragiques, qu’il s’agisse des Grecs ou de Racine, que Duras aimait infiniment. Cette fonction tragique et fondamentale du théâtre, Duras la fait entrer dans une modernité qu’incarne sa langue d’une poésie sans pareille, bien loin des formes sociologiques et littérales qui font aujourd’hui des ravages.

Verbatim : « L’inceste ne peut être vu du dehors »

« L’inceste ne peut être vu du dehors. Il n’a pas d’apparence particulière. Il ne se voit en rien. Il en est de lui comme de la nature. Il grandit avec elle, meurt sans être jamais venu au jour, reste dans les ténèbres du fond de la mer, dans l’obscurité des sables, des fonds des temps. De toutes les manières, ou de toutes les formes de l’amour et du désir, il se joue. De toutes les sexualités diffuses, parallèles, occasionnelles, mortelles, il se joue de même. De son incendie il ne reste rien, aucune scorie, aucune consommation, après lui la terre est lisse, le passage est ouvert. Ainsi passe par un après-midi de mars, un jeune chasseur qui remonte le fleuve, alors que les pousses de riz commencent à jaillir des sables. Il regarde une dernière fois sa sœur, et emmène son image vers les grandes cataractes du désert. » Marguerite Duras à propos de sa pièce Agatha, en janvier 1981.

L’Eden Cinéma, de Marguerite Duras. Mise en scène : Christine Letailleur. TNS , avenue de la Marseillaise, Strasbourg. Jusqu’au 20 février, du lundi au samedi à 20 heures. De 6 € à 28 €. Puis à Paris, au Théâtre de la Ville en décembre.

 

Agatha, de Marguerite Duras. Mise en scène : Louise Vignaud. TNP 8, place du Docteur-Lazare- Goujon, Villeurbanne. Jusqu’au 21 février, du mardi au vendredi à 20 h 30, samedi à 18 h 30, dimanche à 16 heures. De 14 € à 25 €. Puis au Théâtre du Velein à Villefontaine.

Fabienne Darge (Strasbourg Villeurbanne envoyée spéciale)