Chaque semaine, « L’Époque » paie son coup. A 60 ans, le comédien et chroniqueur papillonne de projet en projet. Décontracté mais organisé. 

Par  Sandrine Blanchard Publié le 02 novembre 2019 à 01h42 – Mis à jour le 02 novembre 2019 à 05h59

François Morel, au bar Aristide du Lutetia, à Paris, le 17 octobre. EDOUARD CAUPEIL POUR  « LE MONDE »

Au bar Aristide de l’Hôtel Lutetia, à Paris, un verre de pessac-leognan du Château Latour-Martillac à la main, François Morel savoure l’instant et le breuvage. Après avoir redécouvert le goût du Campari pour les besoins de la séance photo, le comédien se régale de ce grand cru classé. Mais pourquoi cet ancien Deschiens, devenu depuis onze ans chroniqueur incontournable de la matinale de France Inter, choisit-il ce bar feutré, caché au premier étage d’un palace ? « Je n’y étais pas revenu depuis que l’hôtel a été rénové. J’étais simplement curieux de le revoir, et puis, mon dernier souvenir ici, c’est d’avoir croisé Juliette Gréco. »

François Morel a eu 60 ans et se réjouit d’être à une période foisonnante de sa vie. Il « papillonne » – un verbe qu’il affectionne – comme jamais.

A partir du 5 novembre, l’humoriste sera sur la scène de La Scala, à Paris, pour la reprise de J’ai des doutes, son excellent spectacle dédié à Raymond Devos. « J’aime sa capacité à faire rire de sa propre angoisse », résume cet amoureux de l’absurde et de la poésie.

« La tête un peu ailleurs »

Une compilation de ses chroniques douces-amères, Je n’ai encore rien dit (Denoël, 352 p., 19,90 euros) vient de sortir en librairie. « C’est un livre qui s’est écrit tout seul », fait-il dans un sourire. Un documentaire lui sera aussi ­consacré le 14 décembre sur France 5. Ce n’est pas pour lui déplaire. Et il vient de finir le tournage de la saison 3 de Baron Noir« Un gros boulot de concentration qui m’a enthousiasmé », se réjouit ce fan de la série Downton Abbey.

« J’aime bien jouer, je ressens rarement de la lassitude. »

Confortablement installé dans un fauteuil clubil justifie en toute tranquillité sa suractivité : « J’aime bien jouer, je ressens rarement de la lassitude. » Il aime tellement cela qu’il rêve déjà de son prochain spectacle.

Mais à quoi rêve François Morel ? « A la Bretagne et à l’œuvre d’Yves-Marie Le Guilvinec, un chanteur marin poète tombé dans l’oubli », qu’il a découvert au hasard d’un vide-greniers à Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine). « Ce sera comme une conférence-chantée », explique-t-il, avec deux musiciens, dont son comparse de toujours Antoine Sahler, et des textes de ­Gérard Mordillat. Les chansons sont déjà enregistrées (pour le futur disque), dont un duo avec Bernard Lavilliers. Le spectacle s’appellera Tous les marins sont des chanteurs.

« Lorsque j’ai quitté la troupe de Macha Makeïeff et Jérôme Deschamps en 1999 et créé mon premier spectacle Les Habits du dimanche, j’avais peur ensuite de ne plus savoir quoi raconter. » C’est pour cela qu’il a toujours « la tête un peu ailleurs », à imaginer la prochaine histoire. Souvent, c’est « le hasard des rencontres » qui suscite les projets.

Ainsi, jamais il n’aurait osé se mettre dans les pas de son idole Raymond Devos sans la sollicitation de la productrice Jeanine Roze. « C’est elle qui m’a proposé une lecture-spectacle. On s’est tellement amusés avec les textes qu’on ne s’est pas arrêtés là. » Il a bien fait. J’ai des doutes lui a valu Le Molière 2020 du Théâtre Public . « J’étais content de ce petit cadeau, qui est aussi le prix de la camaraderie. Depuis le temps, ça fait plaisir, la reconnaissance de ses pairs. »

Le refus du cynisme

Plus François Morel vieillit, plus le public semble l’aimer. « Les gens me voient comme un artiste de proximité, ça me plaît. Ma place est juste là. »

Comme si, dans une époque hystérique, sa bienveillance et son refus du cynisme faisaient du bien. « C’est bizarre, car la bienveillance n’est pas la première qualité pour un humoriste », pointe-t-il. Avant d’ajouter : « Effectivement, je n’ai pas envie de participer à cette hystérisation, car elle mène à tout caricaturer. Les gens sont devenus susceptibles et paranoïaques. » Il se souvient encore du jour où il avait fait une chronique sur son père, communiste. Il y disait : « Il faut toujours voter rouge, car ça rosit toujours. » Les réseaux sociaux l’ont traité de « mélenchoniste ». « Non, je ne suis rien », répond-il.

« Je suis meilleur quand j’aime bien les gens », constate le comédien. Un matin, alors que François Bayrou était invité sur France Inter, François Morel a lâché dans une chronique : « Bayrou a le charisme d’une tranche de jambon sous vide. »C’était drôle, mais il n’en est pas fier. « J’étais trop dans ce qu’on attendait de moi. »Or, il refuse d’être « un justicier ». Il préfère raconter les choses de l’époque avec une part de mélancolie assumée. A 8 h 55 à la radio (le vendredi) ou à 20 h 30 sur scène, « c’est un moment pour être ensemble, qu’on soit de gauche ou de droite. Etre dans la nuance, j’adore ça », insiste-t-il.

« Greta Thunberg, ce n’est pas la question. Elle dit juste : lisez les experts »

L’époque est morose, anxiogène, lui jure qu’il reste « plutôt optimiste de manière générale ». Tout simplement parce qu’il aime bien « vivre », « insuffler du joyeux et de l’aimable ». Mais ce fils de cheminot cégétiste regrette parfois qu’il y ait « moins de culture politique qu’avant. Soyons dans le débat d’idées et le respect des autres ».

Les débats, il s’en empare sur France Inter. Ainsi, ce billet du 20 septembre intitulé « Comportements puérils » dans lequel il imagine un monde où les enfants auraient décidé de reprendre le pouvoir et les choses en main. « C’était pour tordre le cou à ceux qui considèrent que les jeunes ne s’intéressent à rien. Greta Thunberg, ce n’est pas la question. Elle dit juste : lisez les experts. »

« Il restera toujours un Deschiens »

Le provincial, qui a grandi à Saint-Georges-des-Groseillers (Orne) et a eu « l’audace » de concourir à la Rue Blanche pour faire partie d’un autre monde, est souvent comparé à Bourvil. « C’est vrai qu’on m’en parle souvent. Il est de Normandie comme moi, mais je crois qu’il y avait encore plus de pudeur chez lui. »

Grâce à la troupe de la famille Deschiens il a gardé plein de copains – Yolande Moreau, Bruno Lochet, Olivier Saladin –, tous issus de milieux populaires. Son amie la chanteuse Juliette dit de lui : « Il restera toujours un Deschiens. » « C’est vrai, je continue à faire le con, dit-il, souriant. Et puis, avec mon accent normand je faisais Deschiens avant les Deschiens. »

Le temps passe, et nous sommes un jeudi soir, veille de chronique sur France Inter. On s’inquiète de savoir s’il l’a écrite. « Je reçois des amis ce soir à dîner, alors elle est prête. Ce sera sur l’affaire Dupont de Ligonnès. »François Morel ­papillonne mais de manière organisée. Il quitte le palace pour rejoindre sa maison dans le Val-d’Oise. Sa femme ne veut surtout pas vivre à Paris. Et lui ? « J’aime voir des arbres. » En souvenir de sa Normandie natale et pour mieux rêver.

Sandrine Blanchard